Ce train dessert toutes les gares

Aujourd’hui, j’ai croisé une famille syrienne dans le métro. La mère dormait et la fille jouait avec la petite tasse en fer blanc, je crois que c’était du fer blanc, c’est presque toujours du fer blanc. Je suis passée bien trop vite, impossible de voir si, oui ou non, la pancarte rédigée dans un français approximatif et un langage totalement incompréhensible avait fait son effet. J’imagine que non. La pancarte ne fait jamais son effet. On passe, on trace, on avance sans lever les yeux. La plupart du temps, j’ai le nez sur mon portable. Comme beaucoup de monde d’ailleurs. Le temps de trajet, ce n’est pas une balade – on ne s’y réfugie pas tous. Nous, on continue. On travaille, on relit, on envoie des mails à droite, à gauche, c’est comme ça, pas de répit.
Je travaille pour une agence immobilière, j’y suis depuis trois mois déjà, et je m’y sens comme chez moi. C’est marrant ça, non? S’y sentir comme chez soi. J’ai toujours eu ce trait d’esprit, ce sens inné de l’humour – c’est aussi ça qui me permet de tisser un lien explosif avec mes clients. Je pense sincèrement que je suis la meilleure recrue de l’agence, peut-être même de l’arrondissement d’ailleurs. Enfin bon, je ne suis pas là pour vous raconter ma vie. Il y a quelque chose dont je me suis rendue compte au fur et à mesure que j’explorais le quartier : le monde s’écroule. Le monde s’écroule un peu plus tous les jours. À cause des hipsters, avec leur barbe trop longue et pleine de microbes, à cause des vegans qui clament sans cesse qu’ils n’aiment que les courgettes, à cause des insoumis qui le sont peut-être un peu trop, et de tous les autres – En Marche!, Franprix, la RATP, les bandes rivales, et j’en passe. Personne ne sait plus comment tenir un bout de sa vie sans frapper une autre personne. Alors j’ai décidé, à mon échelle, à mon rythme, de changer le monde.
Hier j’ai arrêté de commander des sushis chez Planet – il faut en finir avec le commerce illégal du saumon nucléaire. Quand j’arrive au bureau, je remarque immédiatement que Sophie fait la tronche. Elle raconte plus tard que son date Tinder lui a posé un lapin – elle voulait tirer un coup. Je lui réponds, Sophie, tu sais ce que disait Hegel? Elle me répond non. Évidemment, personne ne sait ce que disait Hegel, même pas Hegel lui-même. Mais en toute logique, c’était surement un homme profond, réfléchi, qui devait penser que l’amour ne se trouvait pas avec n’importe qui. J’essaye d’expliquer Hegel à Sophie, elle n’avait pas l’air suffisamment ouverte – je lui conseille de lire un peu plus de philosophie. Pourquoi ne pas commencer par Kant? Pourquoi lui plus qu’un autre? On en avait parlé au lycée, j’aimais bien ce qu’il faisait.
Dans la journée je repense à cette famille syrienne. Est-ce que quelqu’un va enfin se décider à faire quelque chose? On dirait bien que non. On ne reconnait plus la France. Depuis que les médias nous ont forcé à voter EM, on ne sait plus à qui faire confiance. J’ai l’impression qu’on est revenus en 1984, l’année dont on parle si souvent. C’est difficile de savoir exactement pourquoi 1984 reste autant gravée dans les mémoires, probablement que le communisme était à son zénith. J’ouvre une porte de salon et laisse les clients visiter le magnifique Haussmannien – très haut de plafond, des moulures et du parquet qui craque; tout pour les emballer. Ils sont sur le point de sortir leur chéquier, je les imagine passer devant la famille syrienne et rire aux éclats. L’idée me fait froid dans le dos, j’essaye de leur en glisser un mot. Est-ce un quartier tranquille? Ma foi le 16ème, on a connu plus difficile, je leur annonce. Ils sourient, je souris, on sourit. C’est signé, c’est comme ça qu’on répartit les gens.
Dans la 13, un homme qui sent la vinasse titube et baragouine quelques mots incompréhensibles. Très probable qu’il demande de l’argent pour faire quelques emplettes. J’ai arrêté l’alcool après l’été, après avoir vu mon ventre si bien dessiné sombrer totalement. J’essaye d’aller à la salle de sport trois fois par semaine, j’adore le crossfit, c’est comme une deuxième nature. Et puis je ne peux pas laisser ce que je mange ou ce que je bois détruire tout le travail que je mets dans mon look. Je ne bave presque plus quand je passe devant une vitrine de pâtisserie, je suis fière de ce que j’accomplis. Et puis l’alcool, je me dis alors que l’autre manque de s’étaler, ça fait quand même de sacrés dégâts.
Une fois revenue, Sachat vient me voir et je le gratifie d’une gratouille bien placée. Je sais ce qu’il veut, il sait que je sais, c’est comme ça, on se comprend, on est en symbiose. Comme un mec en rute il me tourne autour de la jambe, la queue comme un hippocampe. Je lui verse quelques croquettes et il ronronne comme un bateau – c’est ça aussi la vie, affronter la solitude, savoir s’occuper de quelqu’un faire preuve d’altruisme. J’allume la télévision pour avoir un fond pendant que je cuisine – j’ai ce livre si bien écrit que même les nutritionnistes le conseillent – à base de tout un tas de vieux légumes que personne ne touchait plus depuis des lustres et parfois, ça et là, quelques morceaux de viandes. Le nouveau primeur qui s’est installé sur les toits du quartier en vend, j’en profite, je sauve les petits commerces et les grandes initiatives. Je ne suis pas végan, certainement pas, mais je pense à la planète, aux pauvres animaux dans les abattoirs, à l’amour est dans le pré. Je fais attention, j’ai bonne conscience, je rigole quand Cyril fait une blague un peu douteuse – je vois où il veut en venir. Quel génie.

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