Votre chauffeur a annulé la course

J’ai attendu quelques heures. Je ne suis pas un idiot. J’ai pris trois verres, enfin trois après la limite. Ou quatre peut-être. Mais tout va bien, je tiens debout, je vois clair. Je sais conduire, et surtout ma voiture. Pas la peine qu’on me surveille, qu’on me conduise, j’ai passé l’age d’avoir quelqu’un sur le dos. On me dit, c’est ta décision, t’es grand, t’assumes. J’assume. Je travaille, comme tout le monde, sauf les profs peut-être, et je gagne mon propre argent. Je mange au restaurant et je commande souvent un expresso après le repas. J’y glisse trois sucres parce que le café c’est trop amer, mais j’aime bien, je m’y fais, je fais comme on fait. On a toujours fait comme ça.

Au volant je suis mon appli d’un œil et la route de l’autre. Je ne me rappelle pas le monde sans ces petits trucs qui nous simplifient la vie – le portable, la clé usb dans mon autoradio, les applis gps, les applis pour draguer, celles pour te prévenir que les flics sont postés quelque part ou pas. J’entends souvent les vieux râler que tout n’est plus comme avant – ils ont toujours cette tendance à la dépressionite – ouais dépressionite – ouin ouin ouin, le monde tournait plus rond dans les années 80 quand on portait des coupes de cheveux débiles et des pantalons bien trop mal taillés. L’avantage qu’on a, nous, c’est qu’on a tout à portée. Le monde s’est complètement ouvert, et ça c’est vraiment cool.

Cool ouais, un peu comme cette soirée. Je tourne à gauche sur l’avenue du Loup, vide, contrairement à d’habitude. Dans trois heures à peine, tout un tas de gens s’y entasseraient à pied ou en voiture. Je ne supporte plus tout ça, les gens, les groupes, je préfère commander mon uber et voyager tranquille, l’esprit léger. On se moque de moi quand je dis ça, on me traite de hipster, de bo-bo, mais je ne suis pas en train de dévaler 4 à 4 toutes les marches d’une station de métro pour ne pas louper le dernier en enjambant tout un tas de clodos venus passer la nuit au chaud. Ca, pour moi c’est fini.

J’aurais pu raccompagner cette fille, c’est vrai. Mais quand on m’a dit, tu assumes, j’ai répondu, j’assume. Et je suis parti. J’ai le tempérament chaud, c’est comme ça, j’y peux rien. Je suis à moitié portugais, je l’assume et je le revendique. Tous les trois mois je colle un autocollant du pays sur le parebrise arrière, histoire de montrer mes couleurs à mes camarades sur la route. C’est grâce à ça que j’avais rencontré la brune. Elle sentait pas la morue comme le disait les autres en riant, mais elle savait y faire en soirée. Et je parle pas de celles où on picole à quinze autour d’une table pour deux.

J’y repense et je réajuste mon pantalon en m’arrêtant au feu rouge. Je regarde de tous les côtés – j’ai déjà vu des gens se faire car-jacker alors je me méfie. Les gens ne comprennent pas vraiment ce qui se passe dans la tête des autres – je n’ai pas la prétention de dire que je peux lire les esprits, mais je suis assez bon pour deviner les émotions. J’aurais clairement pu la ramener chez moi, elle n’attendait que ça. Mais il n’y aucun plaisir à attraper un oiseau qui ne vole pas – celle-là je la garde pour mon prochain flow.

Tout autour de moi sur le périph ce n’est que des voitures noires. J’ai l’impression que plus personne ne conduit, à moins d’être payé pour le faire. Aujourd’hui on te demande de casquer pour tout – même les gamines sur instagram se mettent à te faire payer pour regarder deux trois photos où leur décolleté plonge plus que d’habitude. Plus j’y pense et plus j’me dis que plus rien n’a de sens. Encore une line à ajouter à mon flow. Mais c’est comme ça : depuis Macron, je m’efforce de verser et déverser par la musique. Y a que ça de vrai dans la vie.

Je cherche le bon son, mon doigt s’agite sur le petit bouton que j’ai vraiment du mal à sentir. Je me dis qu’au bout du dixième morceau que je zappe, j’en laisse un entier pour arrêter de changer. Je zappe vingt fois de plus, je ne tiens même pas mes propres promesses. C’est là que ça arrive, un éclair de fou, de génie. Le son parfait commence, m’emporte, je me lâche. À gauche, une lumière vive envahit mon champ de vision et

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