#1605

Difficile de dire lequel d’entre eux allait être choisi en premier.
Hommes, femmes, enfants; il n’y avait aucune distinction. Vieux et jeunes avaient été alignés, bien tristement, en rang d’oignons, des porcs prêt à rejoindre l’abattoir. On avait disposés sur les yeux un bandeau noir, si bien que le trajet qui séparait les cellules du grand hall extérieur n’avait été rien d’autre qu’une succession de pas. Un, deux, trois, puis un a gauche, le pied droit tremble, impossible de savoir ou le poser, puis quatre, cinq et six. Une pause. Chaque pause apportait son lot de question, de trouble : était-ce là que l’on allait en finir? En étions-nous arrivés à la fin? Un chemin si court? Certains, plus vieux, avaient déjà trouvé tout ça bien long et se réjouissait de chaque pause comme si les secondes infimes, fines comme l’air, les séparaient du point final comme un mur aurait pu le faire. Rien de tout ça. À forte cadence, le groupe repartait. Un mot, simple, à peine deux syllabes et un ton sec. Pas d’autre choix que d’obéir.

Tous ensemble, ils avaient fini par franchir le sas pour sortir. C’était la dernière fois qu’ils pouvaient respirer le grand air. Des toux, des éternuements, plus personne n’était habitué à ça; le grand air. Il n’y avait plus grand chose d’autre que les nuages, noirs, gris, couleurs sans nom qui ne laissaient rien d’autre que l’impression d’avoir tout raté. En dix ans, l’air avait changé. Les orages de chaleur s’étaient transformés en orages de pollution, et au fur et à mesure, ils étaient devenus presque éternels. Et puis, lentement, comme les rats sur un bateau qui prend l’eau, on avait commencé à fuir. Mais cette fois, au lieu d’aller de bas en haut, on était allé de haut en bas. Parfois, marcher dans ces longs couloirs ne paraissait plus être qu’un simple simulacre – l’enfer et les geôles, le purgatoire, les sauvages et les décérébrés, on avait alors à tout affronter sous peine d’y rester. C’était ça, aussi, le prix à payer.

Aligné dans la cours avec les autres, Hugo n’avait compté que deux cent quarante trois pas vers l’extérieur. La fois dernière, quelques cinquante et un jours avant selon ses calculs, il en avait compté deux cent soixante dix huit. Il y avait là un problème – la distance qui le séparait alors de sa fin semblait varier, comme si la providence s’amusait à mettre sur son chemin de fausses routes, peu d’embuches certes, si ce n’est la plus grosse, mais jouait au yoyo, sans vraiment vouloir se décider. La grosse voix fit irruption une nouvelle fois, sortit tout le monde de cette torpeur qu’on trouve parfois certains jours d’été. Alors d’un coup, comme d’un commun accord, ils ont commencé à trembler. Certains pensaient défaillir, s’évanouir, pisser. L’occasion aurait été trop bonne, plus facile d’évacuer de la sorte, de se laisser aller. Mais la voix, et d’autres, finissaient toujours par faire quelque chose pour y remédier.

À droite, Hugo avait senti le vent changer. Quelqu’un était, comme à chaque fois, finalement tombé. Non pas que la voix ait aidé, mais la pression avait été bien trop lourde. Le vent, l’attente du sifflement meurtrier, les odeurs pourpre, les cerveaux turbinaient comme pour faire voler une machine incontrôlable – pas d’autre moyen de s’évader que celui de l’esprit. Un pas puis un autre, puis d’autres plus légers, mais précipité. Les voix étaient là, à côté, tout proche, et elles allaient sévir. Elles seules pouvaient dire si oui ou non vous pouviez tomber. HEY! se surprit à dire Hugo. D’un coup d’un seul, pensées qui fusent, cœur se débattant dans la cage, envie de disparaître. Sous le bandeau, Hugo se force, les yeux fermés. Il essaye de faire comme si de rien n’était.

Plus de vingt trois heures sans voir la lumière, le jour, quoi que ce soit d’autre. Lorsqu’ils lui ont enlevé le bandeau, Hugo s’était presque retrouvé assommé par tout ce qu’il avait vu, d’un coup d’un seul. Lumières, couleurs vives, formes, agressions visuelles constantes, pas d’avertissement. La voix s’était approchée, elle avait un visage, déformé, criard, étrange. Voir et entendre était encore plus effroyable. Touffe noire de cheveux et de poils. Et puis, lorsque la voix l’avait saisi par le cou, un coup de poing dans le ventre, Hugo avait compris qu’il n’y avait plus grand chose à faire d’autre que d’attendre. La distance, avait-il pensé, c’est la distance. Ou plutôt, le manque.

À genoux, Hugo avait vu qu’ils étaient reparti voir un autre homme, vieux, lui aussi à terre. Il avait dû tomber de fatigue, littéralement. Et puis comme un nuage passant qui apporte la pluie, il avait commencé à le frapper. Un coup de pied, puis deux. Il l’avait roué de coups, comme ça, sans rien dire, pour monter qui avait le pouvoir. Et cette fois, bien conscient de sa propre voix, Hugo avait lancé – JE SUIS TOUJOURS DEBOUT !
Il avait fait l’effort, le temps que l’information leur arrive, de se remettre debout, sur ses deux jambes, digne. Et puis lorsqu’ils sont arrivés, pressés, courant comme les hyènes prêtes à se jeter sur un morceau de viande fraiche, il avait compris que c’était l’heure. Peut-être trois cent quatre vingt secondes, peut-être moins. Difficile de calculer. La tête avait heurté le sol, d’abord, et puis à chaque nouveau coup de pied, difficile de respirer, d’espérer.

Deux nouveaux tenaient Hugo, un de chaque côté. Et puis la voix était revenue. Dame de cœur, à vous l’honneur, avait-elle lancé. La lame directement entre les pectoraux.

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