One more beer and I’ll take you all

– T’as jamais rien dit à propos de ce que t’as sur le cœur.
– Possible.
– C’est tout ce que ça te fait?
– Que veux-tu que je te dise.
– Ce que tu ressens, que tu me parles de toi?
– Tu sais déjà tout de moi. Ou les grandes lignes.
– T’aimes la pêche, ton café bien noir, et les jolies jambes. Tu parles d’un savoir.
– Le principal est là.
– Va te faire voir.
– Avec plaisir.
Une fois encore, elle claqua la porte derrière elle. L’horloge arrêtée depuis des mois était restée de travers, la remettre en place à chaque fois ne reviendrait qu’à un acte de folie. Un de plus. C’était comme ça qu’ils avaient vécu ces six derniers mois ou même plus, on and off comme on dit. Non pas qu’ils aient eu l’occasion de fréquenter d’autres personnes, de boire ou quoi que ce soit d’autres. C’était juste une de ces relations qu’on a du mal à comprendre – avec des jours bons, et d’autres moins bons. La cuisine était bonne, c’était d’ailleurs, de façon générale, le seul endroit de paix. Ils partageaient un petit T2 déniché par un bouche à oreille insensé, et ni l’un ni l’autre n’envisageaient de le quitter. Là aussi tenait un point d’appui central, un élément facilitateur. Ne pas bouger. C’était devenu un luxe, d’avoir un endroit où carrer ses miches, même en hiver. Toujours était-il qu’elle savait manipuler les ustensiles de cuisine, et lorsqu’il rentrait et que son humeur n’était pas complètement maussade, il se réfugiait immédiatement dans la cuisine où il ne pouvait lui faire que des compliments. C’était souvent arrivé, au cours de ses vies passées, qu’il ait ce sentiment de n’être qu’une langue de pute, de ne savoir faire que des reproches. C’était très probablement inscrit dans un gène quelconque, le gène de l’enfoiré de première, du mec qui n’apprécie rien. Et très probablement, une grande partie du monde francophone avait aussi dû en hériter. Alors il prenait sur lui, quand il le pouvait. Comme n’importe quel zouave en manque qui se baladerait dans les beaux quartiers, reluquant chaque femme qu’il croise comme un pauvre type à l’instinct incontrôlable, il devait parfois se battre avec lui-même pour ne pas être comme son père, son grand-père et tous les autres connards zélés qui étaient passés là avant lui. Au moins, se disait-il souvent, je m’en rends compte. Comme quoi, l’évolution n’est pas qu’une théorie fumeuse qui repose sur les pouces opposables.

Elle n’attend rien de plus que ce qu’il donne déjà. C’est comme ça, c’est toujours comme ça. Tout le monde le dit – ah oui? tu crois? Tu sais quoi, je pense que c’est comme ça. Il faut attendre, laisser le temps au temps, laisse toi le temps de la réflexion, prends du temps pour toi, attends. Tout est toujours comme ça. Parler pour ne rien dire, c’est un peu un thème récurrent de ses dernières années – vivre pour ne rien faire. Elle s’était habituée pourtant, à faire un job pas vraiment gratifiant. Tout le monde avait l’air dans le même bateau, c’est comme ça. On répare des trains, on torche le cul des vieux, on essaie d’éviter les insultes et les crachats des élèves, c’est comme ça. Se taper une heure et demie de RER aller et trois heures retour, ça non plus ça ne l’affectait plus. On avait l’habitude, c’est comme ça. On se parque comme des vaches dans des compartiments, et on attend, on attend. Parfois on attend plus que d’autres. Ceci dit, elle avait remarqué depuis quelque temps que ses t-shirts avaient fait de l’effet. Souvent aux places pour quatre personnes, un type ou deux jettent des regards pas du tout discret. C’est flatteur, mais elle ne dit rien, elle ne fait rien. Sourire, c’est reconnaitre qu’on est baisable, qu’on ouvre la porte, qu’on attend quelque chose. Et la société part en couille – tu dis pourquoi pas, ils comprennent vas y à fond. C’est comme ça. Avec lui, bizarrement, le message ne passe jamais vraiment. C’est comme si il y avait deux routes pour les messages chez les hommes : ça t’intéresse, t’entends quelque chose. Tu t’en tapes – silence radio. Alors elle avait vite laissé tomber, elle prenait la peine de gueuler et de claquer la porte de temps à autre pour maintenir le cadre, mais au fond, elle savait bien que c’était peine perdue. Elle se carrait dans la cuisine, et faisait à manger. C’était la seule passion qu’ils partageaient encore, et qu’ils avaient jamais partagé d’ailleurs – la bouffe. Tout le reste été passé à la trappe, la camaraderie, les confidences et les discussions, le plumard n’avait pas fait long feu non plus. C’était pas aussi pourri que ça en avait l’air, mais le temps est passé par là, c’est comme ça, on n’y peut rien.

Il avait arrêté toutes ces conneries. La peinture, la musique; tout ça c’est bon pour la vingtaine. Des trips de jeunes cons, tu crois refaire le monde avec ton pinceau. Ou juste en donner une image, ça dépend. Mais au bout d’un moment, si c’est pas concret, ça sert à rien. C’est la réalité derrière le moment où tu grandis vraiment. Tu grandis pas quand tu souffles tes dix huit bougies; tu grandis quand tu prends coup de pied au cul sur coup de pied au cul et que tu te retournes en comprenant que plus personne n’est là pour te tenir la main. Ils avaient passé un moment ensemble à se soutenir mutuellement à chaque coup de pied, mais ils avaient fini par beaucoup trop en recevoir. Et au bout d’un moment, quoi qu’on puisse dire, c’est toujours chacun pour soi. Il avait travaillé sur un projet de vignettes, elle était au centre d’une d’elle – vision d’amour de compassion de solidarité. Quelque chose dans ce gout là. Elle trônait quelque part dans un carton, entassé avec le reste de toutes ses affaires, celles dont il se fout mais pas assez pour les refiler. Ça avait pas été si dur que ça d’ailleurs, d’arrêter. Il s’était toujours dit qu’il ne serait plus grand chose sans sa peinture, sans le réflexe le geste la sensation du pinceau, et puis finalement, comme tout ça s’était effacé. Il se demandait souvent s’il serait capable de retracer un trait, de donner de la perspective, du sens, même explicite. Somme toute, c’était probablement mieux comme ça, en silence.

Ce type qu’elle a rencontré n’écoute que de la musique classique. Brahms, Wagner et tout un tas d’autres qu’elle n’arrive jamais a différencier. Le classique l’effraie encore, le calme, le manque de parole, d’envolée bestiale. Mais comme toutes ces choses nouvelles qui nous intriguent, elle ne peut pas s’empêcher d’écouter chaque morceau avec attention. Est-ce que ça va se finir sur ça? Un nouveau rebondissement, tonitruant, plat, beaucoup plus calme. Il aurait fallu quelque chose qui tranche, qui réveille les morts. Mais peut-être qu’ils sont bien là où ils sont ceux-là, après tout. Elle divague souvent après le sexe, il n’y a rien d’autre que son esprit, ses pensées, flottant dans une pièce ou une autre. Il parle ou il dort, parfois l’un après l’autre, de temps en temps l’un et l’autre. C’est comme ça. Il ne s’est jamais agi d’autre chose que ça – deux corps juxtaposés. S’il savait la faire vibrer, de façon mécanique pourrait-on dire, elle n’était que rarement là, c’est comme ça. Peut-être qu’à mon age, il n’y a plus d’autre choix que celui-là, trouver un remède pour une autre maladie où je peux. Prendre un raccourci pour aller ailleurs, sans vraiment savoir où je vais d’ailleurs. On n’échappe à rien, ni au silence, ni aux erreurs de jugement, c’est comme ça.

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