Love effect

Elle riait aux éclats. Il souriait bêtement. Il n’y a jamais eu d’égalité dans cette relation, comme dans beaucoup d’autres. Ce n’était en rien basé sur quoi que ce soit de charnel – pas au début en tout cas. Et puis, ça a commencé petit à petit. C’était un tourment de mille flammes, une confusion douce, un grand brouillard sucré mais léger. Elle avait l’air d’en savoir plus que lui. Sur la vie, sur le sens, sur tout. Il devait ré-apprendre les fondamentaux, les relations, quoi dire et quoi penser. Sans ça, il ne pourrait jamais se débrouiller pour quoi que ce soit. Il faisait partie de ceux que l’on appelait plus communément dans les rames de métro « les attardés émotionnels ». Ils n’avaient jamais vraiment abordé ce sujet-là, mais il savait bien qu’un jour ils finiraient pas y arriver, qu’elle finirait par s’en rendre compte. Alors, juste comme ça, au détour d’une gorgée brulante, d’un léger parfum de chocolat chaud, Sami a lancé :
– En réalité, je sais même pas ce que je ferais si j’étais en position de draguer.
Son rire trancha les vrombissement des discussions du magasin – il était drôle, parfois à ses dépends. Une naïveté d’enfant qu’elle trouvait mignon.
– Tu ne peux pas me dire que tu vois pas ton potentiel. Ton sex appeal.
– Je te jure que si. J’y ai jamais réfléchi en fait.
– Comment t’as fait pour avoir des relations jusque-là?
La question du comment n’était pas sa préférée – il n’aimait d’ailleurs pas beaucoup « quand? » et « pourquoi? » non plus. Pour tout dire, Sami n’avait pas été trop mauvais avec le sexe fort. Il avait réussi quelques tours de passe-passe, embrassé quelques filles, et fait bien d’autres vilaines choses dont ils se servaient encore de temps à autre lorsqu’il avait besoin d’inspiration pour ses peintures.
– Du bol j’imagine. Je me contente de m’asseoir quelque part. Et puis si je remarque une fille, je la regarde, et je souris.
– Et ça a marché?!
– Deux ou trois fois oui. Mais je suis loin des scores flamboyant des autres, effectivement.
– Ok, vas-y je veux savoir. Raconte.
Sami se racla la gorge, frotta son menton et sa barbe dense. Même s’il ne bégayait plus depuis des années, parler lui donnait encore ce sentiment étrange d’être complètement à la merci de l’autre. Comme s’il se mettait à découvert. Lorsqu’on lui demandait de parler de lui, il se débrouillait généralement pour éviter la situation par une pirouette, un trait d’humour léger, voire un simple hochement de tête. Mais à ce moment-là, rien de tout ça ne semblait lui peser. Il lui fallait simplement reconstituer les faits, ordonner les images, trouver les mots. Il y avait tout un travail de recherche et de synthèse dans le fait de se livrer à quelqu’un d’autre qu’il n’avait jamais envisagé, et ça le passionnait profondément. Sami n’avait jamais eu les mêmes hobbies que tout le monde, et il s’en fichait bien totalement.
– J’ai réussi à me taper une anglaise et une galloise le même soir, dans le même pub.
– NON?!
– Si si, coup de bol, mais coup de maître.
Ils se mirent à rire en chœur. Sami reprit :
– J’étais saoul et j’avais ce copain qui avait repéré l’anglaise. Seul problème – il ne parlait pas un mot d’anglais. Pas un. Il m’avait demandé de jouer les interprètes et d’essayer de les brancher. Alors je lui ai dit qu’il devrait retenir au moins trois phrases et les replacer au bon moment pour jouer la carte de l’homme qui donne tout à fond. On s’est approchés et j’ai entamé la conversation – par manque de bol, l’anglaise venait de Birmingham que je connais assez bien. Très vite le plan a dérapé et je me suis retrouvé avec sa langue dans ma bouche. Mon copain lui n’avait pas perdu de temps et s’était rabattu sur la fille qui était à coté de lui. Sans rancune tant que personne n’est bredouille.
– Je suis consternée. C’est à la fois drôle et révoltant.
– J’étais jeune …
Ils échangèrent un regard complice.
– Et la galloise?
– Ah. Et bien je suis retourné dans le pub après un petit break pour prendre l’air avec l’anglaise. Elle était trop saoule et n’arrivait plus à suivre. Littéralement. On m’a raconté après coup qu’elle avait fini par s’endormir sur le perron d’une maison collée au pub. Mais bref, j’ai commandé un autre verre, et en cherchant mon acolyte mes yeux sont tombés sur cette jolie fille aux cheveux blonds.
– Oh non …
– Tu voulais savoir. Je m’exécute !
– Pas faux. Et donc tu lui as sorti un numéro?
– Même pas ! On s’est regardés un moment, elle a sourit et moi aussi. En l’espace de quelques minutes on était déjà aussi collés qu’une paire de cerises.
– Donc c’est ton regard qui fait tout, c’est la leçon à tirer?
– Oh non certainement pas! J’ai une bonne étoile, rien de plus. Mon regard n’a rien à voir la dedans.
– Ou alors tu ne sais pas lire les signaux, et tu rates totalement tous les trucs.
– Alors ça, c’est carrément possible. Tu pourrais arriver avec une pancarte en gesticulant des bras, je ne verrais toujours rien.
– Donc tu ne me vois pas venir.
– Non.
– Pour de vrai?!
– Attends, quoi?
Un silence gêné s’installa. Le rythme de la discussion avait changé d’un coup d’un seul sans qu’aucun n’y prête attention. C’était souvent le cas dans ce genre de moment – l’instant d’avant, on est au cœur de la tornade, on nage on brasse de l’air on vole avec les idées. Le moment d’après la tornade nous souffle nous pousse nous perd sans qu’on ne puisse rien y faire. Sami baissa les yeux puis les leva. Il n’y avait rien à répondre qui puisse être à la hauteur de sa pensée. Dans la cage thoracique d’os et de chair molle et froide, le cœur battait comme un oiseau qui voulait se libérer.
– Je veux dire que, pour être franche, tu me plais vraiment. Et ça fait un moment que j’essaye de te le faire comprendre mais tu …
– es trop nul pour ce genre de trucs.
– Non!

À travers la vitre les passants insensibles marchent et ne s’en font pas pour l’amour. Personne ne s’en fait jamais pour l’amour. On aime, on attise la flamme, on brule, on se consume, comme un cycle réglé pour copier la plus infime et ridicule des cigarettes. Il n’y a rien d’autre à voir que le spectacle parfois impressionnant, parfois envoûtant, de ce qui part en fumée. Ils échangèrent encore quelques mots tièdes, timides, gênés d’avoir ressentis trop de liberté. Sami se mit à bégayer, c’est le risque dans ces cas-là, quand on ne sait plus où on va, d’où on vient, ce qui se passe, envouté, envoutant, perturbant, perdu, aimant. Il aurait aimé lui dire sans ratés. Mais difficile de parler d’idéal, d’abstraction, de futurs croisés, de destin ou de volonté alors que la première syllabe tombait encore sous le poids incertain de quelque chose qui semblait avoir été écrit à l’encre de Chine.

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