Cut-up

,et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés là. Difficile de bien comprendre tout ce qui s’était passé jusqu’alors. Le seul véritable lien entre avant et après, c’est ce ridicule ticket de train à moitié effacé. Crois moi, se réveiller dans un lit qui n’est pas le tien, sans draps, sans oreiller, sans rien, avec quelqu’un qui n’est pas censé être là – c’est insensé. Ça relève du rêve, du cauchemar, de l’autre vie, un peu des trois. On est restés là, assis, à se fixer, sans rien pouvoir dire. Qui peut dire combien de temps ça a duré? J’en sais foutrement rien. Peu importe ce que j’avais, ce qu’on avait pris, impossible d’en décrocher un. Je veux dire, ma bouche s’ouvrait, je pouvais la remuer à ma guise, mais niveau son, c’était silence de mort. À tour de rôle on essayait, on inspirait grandement comme deux cancéreux du poumon, et puis on tentait le coup, on fait des gestes bizarres avec la bouche, le diaphragme, un peu comme quand tu vas roter. Et puis à chaque fois, rien. C’était pourtant pas faute d’essayer. Alors on a essayé autre chose – on se touchait la gorge, la cage thoracique, puis très vite, tout le reste du corps pour voir si on avait pas quelque chose qui allait de travers. Je me suis levé, le drap est tombé. J’étais nu. On avait l’air aussi surpris l’un que l’autre, tellement que j’en étais presque pétrifié. Qu’est-ce que j’avais bien pu foutre de mes fringues? Pire encore, qu’est-ce que je foutais là, comme ça? J’y suis resté un moment dans mes pensées, un peu perdu. À ce moment-là, j’essaye de naviguer entre trois mille théories toutes les plus fumeuses les unes que les autres. J’imagine une soirée bien arrosée, un peu trop arrosée. Qui dérape bien comme il faut. Une simple bagarre, c’est gentil. On se chatouille on se shampouine et l’instant d’après sans que tu ne t’aperçoives de rien t’es à califourchon le cul collé contre une fenêtre. J’imagine une drogue, un comprimé effervescent, un puis deux. Deux verres, deux personnes. J’ai le réflexe de toucher mon anus – tout à l’air en ordre. C’est là que mon cerveau redémarre, je ne suis pas tout seul. Je veux dire, je ne suis pas tout seul à être nu. Comme un vieil ordi sous WIN98, il me faut du temps pour digérer l’information. D’ordinaire déjà, j’ai du mal à comprendre ce qu’on me dit, ce qui m’arrive, dès lors que le sexe opposé est impliqué. Mais visiblement, je ne suis pas le seul à comprendre ce qui m’arrive. Ça me rassure, les gens comme moi. Elle me fixe avec ses yeux, et j’essaye de décoder. Je n’y vois rien d’autre que mon propre reflet. Je m’interroge sur mon coté narcissique, je trouve toujours le bon moment pour le faire. Pour philosopher. Je pense à tout, tout le temps. Chacun porte son fardeau. J’ai du mal à définir la couleur, la forme, l’étendue du regard, l’impact. Ses yeux me dépassent. Littéralement. Ils ne me regardent pas, ils voient au travers. Je ne suis rien, pas un homme, pas un squelette, rien. Une idée, une vague idée dont elle ne se rappelle pas encore tout à fait. Probable qu’elle n’y arrive vraiment jamais. Peut-être qu’hier encore, j’étais une de ces idées-là, brillante, émouvante, qui vous fait marrer, rêver. Et puis d’un seul coup, quelque chose s’est passé. Je l’entends tomber, lentement, au fond du verre. Le comprimé. Bulle par bulle, il annonce quelque chose. Un frisson me parcourt, je n’ai pas froid mais mes nerfs se jouent de moi – j’ai l’impression d’avoir peur de quelque chose qui n’est pas encore arrivé. De toutes les questions qu’un homme puisse se poser dans sa vie, j’étais resté bloqué à celle de l’enfant, du nouveau né, comme si je n’avais finalement jamais rien vécu d’autre avant tout ça – la pièce, le drap, les corps nu, l’absence. Où suis-je? Qui suis-je? Qui est-ce? Où vais-je? Bien sûr, quelque part au fond de moi un écho crie – où est mon foutu téléphone? Mais n’importe quel code de sécurité, n’importe quel contact, photos, notes, tout ça s’était bien effacé. Ses yeux avaient couru loin, à droite, puis à gauche. Le regard posé là, sur un livre, un roi mort, lui aussi. Chacun à notre tour on y arrive. Ou chacun en même temps. Le calendrier au mur comporte des mots incompréhensibles, symboles fermés, non négociable, pas d’entente possible. En rouge, un cercle, une date. 23. J’imagine Stendhal, cul nul dans un hôtel, penser à son maudit frère et s’imaginer, lui aussi dans ce putain de

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