Votre chauffeur a annulé la course

J’ai attendu quelques heures. Je ne suis pas un idiot. J’ai pris trois verres, enfin trois après la limite. Ou quatre peut-être. Mais tout va bien, je tiens debout, je vois clair. Je sais conduire, et surtout ma voiture. Pas la peine qu’on me surveille, qu’on me conduise, j’ai passé l’age d’avoir quelqu’un sur le dos. On me dit, c’est ta décision, t’es grand, t’assumes. J’assume. Je travaille, comme tout le monde, sauf les profs peut-être, et je gagne mon propre argent. Je mange au restaurant et je commande souvent un expresso après le repas. J’y glisse trois sucres parce que le café c’est trop amer, mais j’aime bien, je m’y fais, je fais comme on fait. On a toujours fait comme ça. Lire la suite

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One more beer and I’ll take you all

– T’as jamais rien dit à propos de ce que t’as sur le cœur.
– Possible.
– C’est tout ce que ça te fait?
– Que veux-tu que je te dise.
– Ce que tu ressens, que tu me parles de toi?
– Tu sais déjà tout de moi. Ou les grandes lignes.
– T’aimes la pêche, ton café bien noir, et les jolies jambes. Tu parles d’un savoir.
– Le principal est là.
– Va te faire voir.
– Avec plaisir. Lire la suite

Dynamite

À trois heures, ils sont sortis pour donner les dernières nouvelles. On ne sait pas quand quelque chose va changer – disons simplement que l’état est stable, que ça se maintient. Mais putain, qu’est-ce que ça veut dire, « ça se maintient »? Alors on attend, encore et encore. Difficile d’imaginer que ce joli petit minois ne ressemble plus à grand-chose. Au mieux, on s’en rappellera toujours comme de quelqu’un de gentil, à qui il n’est arrivé que des tuiles. Au pire, on n’en parlera que comme du balafré, l’amoché. Quelque chose dans le genre.

C’était allé très vite, c’est ça qu’ils répètent en boucle. Nous on a pas compris tout de suite. Alors parfois, dans les moments de crise, de doutes, on se marre, on en rigole. On se demande encore si on peut rire de tout, faut croire que oui. C’est peut-être ça qui nous sépare des animaux, allez donc savoir. Ça, ou notre façon constante de nous pousser les uns les autres sous un bus. De façon littérale et métaphorique. Le bus lui l’avait à peine senti, Jérôme répète que rien ne peut arrêter un bus lancé à plus de cinquante à l’heure. Même un mur épais. Nous on pense que Superman pourrait surement, mais Superman n’existe pas. Lire la suite

Quand les aléas de la vie te tabassent si fort que tu finis par tout comprendre

« Et active toi, on n’a pas que ça a glander! »
C’était toujours la même rengaine avec les connards de ce genre. Les merdeux qui, malgré leur jeune âge, se sentent plus pisser parce qu’ils ont plus de grade que toi. Qu’est-ce que j’en avais à cirer moi, de ses clients? J’étais payé pour nettoyer le sol, les comptoirs et les devantures. On me rajoutait parfois du boulot, en contrepartie de quelques chèques resto balancés comme ça, avec dédain, et on me faisait ranger les rayons, remettre les merdes sur les cintres. Du facing qu’ils appelaient ça; mais qu’est-ce que j’en avais à cirer? Sur la dernière heure qu’il me restait à tirer, difficile de ne pas lambiner. Le merdeux me collait aux basques comme la misère sur le pauvre. Active toi Nolt, qu’il me gueulait. Alors je m’activais, du haut de mes un mètre quatre-vingt je me courbais comme le roseau à qui on aurait bien cassé les couilles, et je me pétais le dos pour que leur saloperie brille. J’en avais été réduit à ça, moi, comme beaucoup d’autres; à me péter le dos et le moral pour gagner trois rond que je foutrais en l’air dès que j’aurais foutu le nez dehors. C’était comme ça que c’était devenu, plus facile de trainer que d’espérer. Lire la suite

Out of step

On t’avait pas dit que ça se passerait comme ça. En fait, à bien y réfléchir, on t’avait carrément dit le contraire. Franchement, si t’avais su,hein? Mais bon, quand on est gosse, qu’on pige pas grand-chose, on se laisse facilement avoir. Puis après, quand on est lancé, difficile de s’arrêter en route – enfin en tout cas pour ceux qu’aiment bien aller aux bouts de leurs idées. Moi personnellement, on m’avait dit, tiens toi bien, sois sérieux. Tu verras, qu’ils disaient, tu verras comme ça paye. Seulement j’avais pas encore intégré l’ironie. Parce que ouais, en fait, bien se tenir, être sérieux; tout ça, c’est du flan, ça paie pas. Lire la suite

Oculus

Le geôlier tapota nonchalamment sur les touches. Quatre. Cinq. Huit. Sept. Tous les codes d’accès de ce niveau avaient été changés pour celui-ci; uniformisation des procédés pour plus de sécurité. La porte se déverrouilla sur un long grésillement, et révéla un autre couloir tout en longueur. Ils avancèrent en trottinant, suivant le geôlier qui, visiblement, avait déjà emprunté ce chemin des centaines de fois. Même s’ils le voulaient, ils n’auraient jamais réussi à s’échapper. Tout le monde connaissait la Tour, beaucoup savaient qu’il était quasi-impossible d’y entrer sans laisser-passer, personne n’avait réussi à en sortir sans y être autorisé. Après les évènements des dix dernières années, la sécurité était devenue le souci primordial des gouvernements comme de la population; aussi, lorsque la Neuvième République fut instaurée, on déclara tous les édifices et bâtiments dédiés au service publique comme ZP1 – la plus haute distinction en termes de protection militaire. On rénova ensuite tour à tour chacune des prisons du continent, et la Tour fut construite quelques mois plus tard, comme le symbole d’une nouvelle ère. Lire la suite

Problèmes d’interprétation

– Tu ne vas pas m’dire que tu vas publier tout ça quand même, si?
– Pourquoi pas?
– Je sais pas, tu n’as pas peur de ce qu’on va en dire?
– « on »?
– Oui tu sais, les gens.
– J’y ai jamais vraiment réfléchi.
– Eh ben moi oui. Sans parler de ceux qui nous connaissent.
– Comment ça?
– « Est-ce que c’est vraiment une histoire? », « est-ce que c’est à propos d’Adèle? », et j’en passe.
– Est-ce que c’est vraiment une histoire? Lire la suite

Débat

Les choses étaient devenues beaucoup plus dures à suivre. Il ne s’agissait plus seulement de simplement épauler quelqu’un, de lui dire – « oh tu sais, je comprends, je serai toujours là pour toi ». À présent, l’important était d’agir, de donner suite. Il fallait être là, justement, et c’était quelque chose qui lui paraissait d’ores et déjà difficile. Son amie se tenait là, en pleurs, pour la troisième fois de la semaine, et il lui était presque devenu impossible de compatir. L’envie était telle, qu’elle devait se retenir pour ne pas lui dire de l’envoyer paître une bonne fois, de reprendre son envol, sa liberté, ce qui lui revenait de droit. Comment comprendre, comment justifier qu’une femme aussi ouverte, sure d’elle puisse à ce point être soumise aux moindres faits et geste d’un représentant de l’autre sexe. Le sexe faible, le sexe qui pendouille – le moche, l’inutile. C’était bien l’origine du monde que l’on allait contempler, pas l’inverse.
– Tu sais, commença-t’elle, je crois que tu devrais penser à partir.
– Partir? demanda l’amie.
– Oui, tu sais, te libérer.
L’amie lui adressa un regard presque outré. Depuis toutes ces années, elle avait été habituée à entendre les commentaires, certains plus tranchants que d’autres, sur sa ou ses relations. Mais jamais n’avait-elle perçue la moindre once de pensée négative de la part de son amie – force était de constater que l’on ne connait jamais vraiment personne. Lire la suite

J’ai testé pour vous #8 : les consignes de vote.

jacques-chirac

5 ans encore … ‘sont cons c’pas possib’.

L’avantage de partir communier avec la nature, c’est que l’on finit par être coupé de tout. Alors oui, ça peut paraître impensable, incongru, insensé, et tous ces autres trucs qui commencent par in-, mais croyez-moi quand je vous dis qu’après un moment on finit par apprécier. Tenez, imaginez donc : fini le boulot (au moins pour quelques jours, vous reviendrez à vos dossiers brûlants bien assez tôt), fini les déjeuners sur le pouce à manger de la merde payée bien trop chère, fini les transports, les RER et leur rupture de caténaire, et bonjour le soleil, le calme, et toutes les odeurs qui ne relèvent pas de la pollution ou d’un corps autre que le votre. Vous vous dorez la pilule au soleil, savourez le silence et oubliez complètement que vous avez un compte instagram, que vous n’avez pas tweeté depuis trois jours, ou que vous ne vous êtes pas crêpé le chignon avec quinze de vos amis sur vos opinions politiques respectives. C’est beau de rêver, non? Lire la suite