Post de gare

J’attendais patiemment, jouant avec mon Sartre, le faisant pivoter, basculer, cogner la table, lorsqu’il entra finalement dans le café. Vinnie ne savait pas faire une entrée discrète, il se devait toujours de saluer chaque personne présente là où il se rendait, peu importe le nombre. Il referma la porte sur lui, redressa le col de son manteau d’un geste bien maitrisé, et s’avança vers ma table. Il m’adressa un sourire de vendeur. Vinnie était un drôle de type : il en connaissait un rayon et il pouvait parler de tout pendant des heures, vous poser tout un tas de questions sur tout un tas de sujets, avant de tout ramener à lui. Certains disaient que c’était un mauvais gars, un ahuri, ou je ne sais quoi encore. Je lui trouvais un certain attrait, un petit quelque chose de divertissant. Et il me prenait pour un abruti, ce qui rendait le tout d’autant plus amusant. Lire la suite

Publicités

Autobiographie

La tasse, au bord de la table, ne manqua pas de tomber. Et bien sûr, le café se renversa sur une grande partie de mon pantalon, puis sur mes chaussures trouées. J’étais habitué à renverser des choses, c’est comme ça; c’est la vie. On essaye de les prendre comme elles viennent, ces choses, et bien souvent on se prend les pieds dans le tapis en essayant d’y faire attention. Et bien sûr, tout finit toujours pas tomber, se briser, et bien souvent en mille morceaux. Mais soit. On m’avait toujours seriné « sois positif, souris à la vie et la vie te sourira ». Alors je continuais de sourire; ce sourire crispé et loin d’être naturel, celui qui montre bien que techniquement, vous n’êtes pas fait pour sourire, que physiquement, votre visage ne peut pas se réagencer de cette manière. Mais soit, sourions à la vie et la vie nous sourira. Lire la suite

N.O.N

– C’est ce qu’il m’a dit. Pas au mot près, bien évidemment. Mais l’idée est là.
– Incroyable …
– On ne croirait pas en le voyant, hein?
Un couple entra dans le salon de thé, rayonnant, souriant. Roux, tous les deux. Tania se dirigea vers eux, leur adressa un sourire avant de prendre leur commande. Elle revint près de Sacha, et lança :
– Je t’avoue que j’ai vraiment du mal à l’imaginer.
– Lui? Ou lui faisant ça?
– Les deux! Enfin, surtout lui, et ça. Disons que, ça ne colle pas trop.
– En même temps, est-ce qu’il y a vraiment quelque chose qui « lui colle »?
Elle sourit, puis s’empara en un geste d’une pince avec laquelle, elle captura, non sans brio, un cupcake malicieux qui faisait tout pour ne pas se laisser attraper. Son pas chaloupé rythmant sa démarche remarquable, elle se dirigea vers la table occupée par le couple, et y déposa la commande. Ils avaient l’air ravis. L’homme se saisit de son portefeuille en un instant, ne laissant pas le temps à sa compagne de réagir, et tendit d’un geste chevaleresque, sa carte bleue visa. Tania l’attrapa du bout des doigts, et, tandis qu’elle en introduisait le bout dans la machine, adressa à Sacha un regard plein d’incompréhension. Comment un type comme Nick avait pu être écrivain? Bon, c’était dans une autre vie, certes. Mais quand même. On parlait bien du même Nick qui servait du jeudi au mardi avec la même salopette, qui gribouillait des phallus sur les petites serviettes à papier qu’il laissait tranquillement traîner sur le comptoir. Ce même Nick qui avait un jour prétendu avoir couché avec Kimberly Key (la célèbre styliste), ou qui avait notamment avoué (d’une confession apparemment sincère et non-forcée) être passé très près du capitanat de l’équipe nationale de rugby. Difficile d’imaginer que ce même Nick qui s’était une fois endormi dans son propre vomi avait aussi été l’auteur d’un bouquin au succès relatif. Comme quoi; les apparences. Lire la suite

I am Sinistre

Le lien d’un sac flancha, et tout le contenu se répandit sur le sol. Encore un de ces soirs où rien ne va dans votre sens, mais que voulez-vous; on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Je m’employai à ramasser chacun des déchets et les fourrai tant bien que mal dans le sac. Une fois re-rempli, j’essayai de le nouer, juste histoire de faire illusion. Je forçai sur la poignée de la porte de derrière et passai par le couloir sombre et humide qui menait jusqu’aux poubelles. À chaque nouveau pas, je prenais conscience, comme à chaque fois, que j’étais déjà passé par ce couloir des centaines de fois, et que ma vie ne devait à présent plus se résumer qu’à ce trajet ridicule. Toujours le même, toujours le même nombre de pas, toujours les mêmes sensations. J’arrivai près des containers et me rendis soudain compte que quelqu’un était en train de farfouiller dans une des bennes au coin de l’allée. Lire la suite

Note de table basse.

Alors oui je sais, tu vas me le dire : ça fait très très longtemps que l’on a pas parlé en tête-à-tête toi et moi, mais que veux-tu, je suis assez pris ces temps-ci – si bien que j’ai à peine le temps de dormir et de prendre une douche par jour, c’est triste je le sais bien, et crois bien que je ne t’oublie pas; non, je ne t’oublie jamais, d’ailleurs je pense très souvent à toi, et si les ondes que j’envoie marchaient aussi bien que ta connexion WiFi je t’assure que tu me verrais tout le temps en ligne, à te parler, te raconter ma journée, ma vie, mes rêves, à t’envoyer des wizz lorsque tu ne répondrais pas et j’imagine qu’à force, comme tout, tu en aurais probablement assez de moi Lire la suite

Corporate.

Soudain il se mit à pleuvoir des cordes. Quand j’étais môme, on me faisait souvent croire que la pluie et le tonnerre étaient la conséquence du mécontentement de Dieu; disons simplement que ce jour-là ne devait pas être le sien. Je me réfugiai dans un café au coin de la rue Racine et pris place à la seule table disponible. De l’eau me coulait sur le visage, si bien qu’on aurait pu croire que je pleurais – je m’empressai de secouer ma tignasse, un peu à la manière d’un chien d’ailleurs. Le serveur arriva après un instant, et revint vite avec la petite tasse de blanc nacré. Il la déposa devant moi, me fit payer, et ne m’adressa aucun sourire. C’était ça aussi, l’avantage de la ville : on n’a pas à sourire si l’on ne le veut pas. Lire la suite

XXIII

Aurora-Borealis-Aberdeen-South-breakwaters-2

 

Au début, pourtant, il n’y avait rien de tout ça.
Rien que je puisse remarquer en tout cas. Et même si je dirais que ça a mis des années à se développer, tout est allé relativement vite. Je crois, non, je suis sûr, que tout ça vient des gênes. De mes gênes, hérités de mon père. Je vous ai déjà parlé de mon père? Je ne crois pas, je m’en souviendrais. Et puis d’ailleurs, ce n’est pas comme si il y avait beaucoup à dire. Lire la suite

Transcendance.

– Et au fond, qu’est-ce que j’ai accompli cette année? J’ai perdu toute confiance en moi.
– Trébucher n’est pas tomber.
– Merci, maître Yoda.
– Je ne plaisante pas, tu perds quelque chose, tu rates quelque chose. Ça arrive. Mais ça ne rend pas ta situation actuelle définitive pour autant.
– Mais bon sang … J’étais à ça … On parlait de moi, on vendait mes bouquins, et puis, plus rien.
– Tu sais ce qu’on dit, il faut toujours un moment compliqué à passer pour apprécier les autres.
– Ouais, il faut du moche sinon il n’y aurait pas de beau, c’est ça?
– Exactement.
– Merci de te sacrifier.
LeRoux frappa l’épaule de l’homme à la casquette, souriant. Lire la suite

Traité de la chevalerie des temps modernes

C’est un rayon de soleil qui, s’infiltrant entre les lames du store, vint s’écraser contre mon visage endormi et me réveilla brutalement. Mon sommeil est si léger qu’il pourrait s’envoler au moindre éternuement, ça en est presque ridicule parfois. Vous pourriez vous asseoir dans un coin de ma chambre et simplement vous contenter de respirer par le nez aussi silencieusement que possible et dans neuf cas sur dix vous arriveriez à me réveiller. Oui, c’est à ce point, voire plus – peut-être même dix cas sur neuf. Les yeux toujours fermés, je tâtais l’environnement qui m’entourait en quête de mon téléphone sans jamais parvenir à mettre la main dessus; il allait donc falloir que je les ouvre, et je savais pertinemment ce qui allait se passer. J’avais la gueule de bois, et comme à chaque gueule de bois, une fois que mes paupières se relèveraient doucement et cesseraient de me protéger de la lumière, ma tête se lancerait dans un cycle infernal d’implosions chroniques. Soit. Une fois n’étant pas coutume donc, il me sembla rapidement que chacune de la moindre cellule qui composait mon crâne était en train de se suicider de la manière la plus effroyable qui fut. Lire la suite

Main courante.

Déjà dix heures dix, pensai-je, je suis encore super en retard.
J’entrai dans la grande salle en silence, et personne ne me prêta attention. Seul le chef hocha la tête alors que je m’installais tout au fond de la salle. Après tout, personne ne pouvait dire que je faisais vraiment partie de l’équipe; j’étais simplement une paire d’yeux et d’oreilles, là simplement pour satisfaire une curiosité possiblement mal-placée d’autres personnes. Une curiosité qui somme toute, finirait sur quelques feuilles de papier qui n’intéressent généralement qu’un simple quart des personnes visées. Mais soit, à toute tâche je me dévouais, et j’extirpai aussitôt mon calepin de la poche intérieure de ma veste. Rien de tel qu’une bonne réunion pour vraiment comprendre ce qui se joue ici. Lire la suite