Oculus

Le geôlier tapota nonchalamment sur les touches. Quatre. Cinq. Huit. Sept. Tous les codes d’accès de ce niveau avaient été changés pour celui-ci; uniformisation des procédés pour plus de sécurité. La porte se déverrouilla sur un long grésillement, et révéla un autre couloir tout en longueur. Ils avancèrent en trottinant, suivant le geôlier qui, visiblement, avait déjà emprunté ce chemin des centaines de fois. Même s’ils le voulaient, ils n’auraient jamais réussi à s’échapper. Tout le monde connaissait la Tour, beaucoup savaient qu’il était quasi-impossible d’y entrer sans laisser-passer, personne n’avait réussi à en sortir sans y être autorisé. Après les évènements des dix dernières années, la sécurité était devenue le souci primordial des gouvernements comme de la population; aussi, lorsque la Neuvième République fut instaurée, on déclara tous les édifices et bâtiments dédiés au service publique comme ZP1 – la plus haute distinction en termes de protection militaire. On rénova ensuite tour à tour chacune des prisons du continent, et la Tour fut construite quelques mois plus tard, comme le symbole d’une nouvelle ère. Lire la suite

Publicités

Problèmes d’interprétation

– Tu ne vas pas m’dire que tu vas publier tout ça quand même, si?
– Pourquoi pas?
– Je sais pas, tu n’as pas peur de ce qu’on va en dire?
– « on »?
– Oui tu sais, les gens.
– J’y ai jamais vraiment réfléchi.
– Eh ben moi oui. Sans parler de ceux qui nous connaissent.
– Comment ça?
– « Est-ce que c’est vraiment une histoire? », « est-ce que c’est à propos d’Adèle? », et j’en passe.
– Est-ce que c’est vraiment une histoire? Lire la suite

Post de gare

J’attendais patiemment, jouant avec mon Sartre, le faisant pivoter, basculer, cogner la table, lorsqu’il entra finalement dans le café. Vinnie ne savait pas faire une entrée discrète, il se devait toujours de saluer chaque personne présente là où il se rendait, peu importe le nombre. Il referma la porte sur lui, redressa le col de son manteau d’un geste bien maitrisé, et s’avança vers ma table. Il m’adressa un sourire de vendeur. Vinnie était un drôle de type : il en connaissait un rayon et il pouvait parler de tout pendant des heures, vous poser tout un tas de questions sur tout un tas de sujets, avant de tout ramener à lui. Certains disaient que c’était un mauvais gars, un ahuri, ou je ne sais quoi encore. Je lui trouvais un certain attrait, un petit quelque chose de divertissant. Et il me prenait pour un abruti, ce qui rendait le tout d’autant plus amusant. Lire la suite

I am Sinistre

Le lien d’un sac flancha, et tout le contenu se répandit sur le sol. Encore un de ces soirs où rien ne va dans votre sens, mais que voulez-vous; on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Je m’employai à ramasser chacun des déchets et les fourrai tant bien que mal dans le sac. Une fois re-rempli, j’essayai de le nouer, juste histoire de faire illusion. Je forçai sur la poignée de la porte de derrière et passai par le couloir sombre et humide qui menait jusqu’aux poubelles. À chaque nouveau pas, je prenais conscience, comme à chaque fois, que j’étais déjà passé par ce couloir des centaines de fois, et que ma vie ne devait à présent plus se résumer qu’à ce trajet ridicule. Toujours le même, toujours le même nombre de pas, toujours les mêmes sensations. J’arrivai près des containers et me rendis soudain compte que quelqu’un était en train de farfouiller dans une des bennes au coin de l’allée. Lire la suite

Traité de la chevalerie des temps modernes

C’est un rayon de soleil qui, s’infiltrant entre les lames du store, vint s’écraser contre mon visage endormi et me réveilla brutalement. Mon sommeil est si léger qu’il pourrait s’envoler au moindre éternuement, ça en est presque ridicule parfois. Vous pourriez vous asseoir dans un coin de ma chambre et simplement vous contenter de respirer par le nez aussi silencieusement que possible et dans neuf cas sur dix vous arriveriez à me réveiller. Oui, c’est à ce point, voire plus – peut-être même dix cas sur neuf. Les yeux toujours fermés, je tâtais l’environnement qui m’entourait en quête de mon téléphone sans jamais parvenir à mettre la main dessus; il allait donc falloir que je les ouvre, et je savais pertinemment ce qui allait se passer. J’avais la gueule de bois, et comme à chaque gueule de bois, une fois que mes paupières se relèveraient doucement et cesseraient de me protéger de la lumière, ma tête se lancerait dans un cycle infernal d’implosions chroniques. Soit. Une fois n’étant pas coutume donc, il me sembla rapidement que chacune de la moindre cellule qui composait mon crâne était en train de se suicider de la manière la plus effroyable qui fut. Lire la suite

About a girl/Lithium.

Selon les indications qui figuraient sur le papier, il lui fallait encore descendre d’environ 300 mètres sur le Royal Mile. Une grosse croix noire dessinée d’un trait appuyé venait symboliser l’endroit où, au bon moment, il devrait tourner sur sa droite. De jour comme de nuit, le Royal Mile était probablement l’endroit le plus bondé d’Édimbourg, à l’exception peut-être de Princes Street. Ici, touristes pensent découvrir le pays, au milieu de faux kilts, de cartes postales et de souvenirs bien trop chers ou de locaux jouant de la cornemuse pour récolter quelques pièces. La ville, la vraie, elle se dissimule derrière l’énormité et le sensationnel, derrière le masque du culte de la plus belle ville du monde. La ville, la vraie, elle se cache dans les recoins sombres et presque inaccessibles. Un peu comme ce qui paraissait à présent se dessiner devant lui. Lire la suite

Idéalisme et schizophrénie.

La sonnerie du téléphone me réveilla en sursaut.
Je m’étais visiblement encore endormi tout habillé, et cette fois-ci, sur ce qui me servait de canapé – une vieille chauffeuse au rouge délavé. La sonnerie se dissipa tandis que je luttais pour garder les yeux ouverts; entre les lames du store, les rayons de lumière venaient s’écraser contre le sol. Le téléphone se mit à sonner une seconde fois, je l’ignorai à nouveau. La nuit dernière n’était qu’un trou noir de plus à mon actif, un nouveau puzzle inintéressant et tout aussi dénué de sens que les autres. Quand on a pas de boulot, on s’occupe comme on peut, répétait mon frère à longueur de temps; disons que j’avais trouvé mon occupation, quelque chose d’approprié. La sonnerie disparut une nouvelle fois, comme la poussière que j’arrivais à présent à distinguer : en pleine chute libre, elle n’avait pas d’autre choix que d’aller heurter le sol. D’où venait-elle? Que faisait-elle là? Pourquoi comme ça? Le nombre de questions insensées qui peuvent vous traverser l’esprit parfois. Lire la suite

Dink the jerk

J’entrai dans le bar avec la ferme intention de me noircir. Un dépassement de limite en règles, pas question de réfléchir. Au moment où la porte se referma sur moi, les yeux se tournèrent dans ma direction, et vinrent me scruter de la tête aux pieds. J’imaginais que mon brushing et mon allure fringante devaient détoner du rester du bar; j’adressai un clin d’œil à un destinataire invisible. Toutes les places au bar étant prises, je décidai de m’installer dans un box, ce qui, somme toute, se présentait comme la meilleure des alternatives – je me refusais encore à cette époque à me mêler à la populasse, aux abrutis. Le serveur se dandina jusqu’à moi et me sourit d’un air niais : Lire la suite

Factotum

– Mais qu’est-ce que tu fous ici toi?
C’est comme ça que ça a commencé.
Enfin non, pas tout à fait. Un simple bout de papier, pas griffonné, non, l’an 2000 avait tout changé; mais un bout de papier bien couvert de petits symboles noirs – voilà comment ça avait commencé. Symboles d’espoir, pensais-je alors, ces lettres que je n’avais pas vues depuis des lustres, et qui tombaient bien à pic. Car voyez-vous, comme chacun, j’ai traversé cette période désertique où tout fout le camp, où tout casse et où rien ne passe. Il fallait bien y remédier; c’est ainsi que j’avais décidé de postuler. Que pouvais-je bien faire d’autre? J’avais été embauché à la va-vite, et globalement je dois dire que je ne me faisais pas d’idée : moi, un loufiat parmi tant d’autres. Lire la suite

255

– Honnêtement, je n’sais plus où j’en suis. J’ai l’impression d’être sur un sentier perdu, et d’être totalement encerclé par une espèce de brume sombre, quelque chose de lourd et glacé. Et les choses que j’ai faites récemment, les choses pleines de vie, ne sont juste qu’un tout petit point lumineux derrière moi que je peux à peine voir. C’est comme un rayon de lumière qui a illuminé mon chemin pendant un moment, et puis comme tout, c’est passé, et maintenant je peux à peine voir à deux mètres devant moi. Partout où je regarde, partout où je vais, il n’y a que cette brume. Et pour couronner le tout, comme je suis un idiot, je marche la bouche ouverte ; alors bien évidemment, j’en avale de cette brume, ça me prend aux tripes, ça me fait tousser, ça me rend malade. Je ne sais vraiment pas quoi dire d’autre, c’est juste fatigant de marcher comme ça, sans vraiment savoir où aller.
– Et d’après vous, ce n’est pas un problème que tout le monde rencontre ? Lire la suite