Dynamite

À trois heures, ils sont sortis pour donner les dernières nouvelles. On ne sait pas quand quelque chose va changer – disons simplement que l’état est stable, que ça se maintient. Mais putain, qu’est-ce que ça veut dire, « ça se maintient »? Alors on attend, encore et encore. Difficile d’imaginer que ce joli petit minois ne ressemble plus à grand-chose. Au mieux, on s’en rappellera toujours comme de quelqu’un de gentil, à qui il n’est arrivé que des tuiles. Au pire, on n’en parlera que comme du balafré, l’amoché. Quelque chose dans le genre.

C’était allé très vite, c’est ça qu’ils répètent en boucle. Nous on a pas compris tout de suite. Alors parfois, dans les moments de crise, de doutes, on se marre, on en rigole. On se demande encore si on peut rire de tout, faut croire que oui. C’est peut-être ça qui nous sépare des animaux, allez donc savoir. Ça, ou notre façon constante de nous pousser les uns les autres sous un bus. De façon littérale et métaphorique. Le bus lui l’avait à peine senti, Jérôme répète que rien ne peut arrêter un bus lancé à plus de cinquante à l’heure. Même un mur épais. Nous on pense que Superman pourrait surement, mais Superman n’existe pas.

Au bout de quelques jours, quand ils ont fini de tout retourner dans la maison, ils ont trouvé le fameux papier. On avait aucune idée de ce que c’était, de ce que ça voulait dire. On parlait pas bien espagnol; c’était un truc qui avait dû sauter une ou deux génération. C’était comme la peinture. Personne n’était foutu de dessiner un bonhomme dans la famille, mais lui dessinait comme Kandisky. Enfin, c’est ce qu’on en dit. Difficile de comprendre ce qui sort de sa tête. Ils sont arrivés avec ça à la main un midi, ils nous regardaient comme deux vaches dans un pré, fallait voir l’expression. On a essayé de lire, c’était une note explicative, qu’ils disaient.

Pour nous ça expliquait pas grand-chose. J’en ai marre d’être pauvre – c’était ça la première phrase. J’en ai marre d’être pauvre. Comme tout le monde gamin, comme tout le monde. Rien qu’avec ça, on pensait que c’était ce qui le pesait depuis quelques temps, après tout, on a jamais vraiment vécu dans le luxe. Mais on avait de quoi payer du jambon, du boursin et des knackis, c’était le principal. Jérôme s’est frotté le menton, je m’en souviens très bien. Il se frotte toujours le menton quand il ne comprend pas très bien. Il a le menton irrité.

Ils ont fait venir un expert, un bilingue ou trilingue. Un type brillant, érudit. Il avait la tête de celui qui a fait de longues études, bizarrement c’était peut-être pour ça qu’il avait pas l’air très à l’aise avec les autres. Comme s’il portait sur ses épaules un genre de fardeau. C’était peut-être ça que ça faisait, d’être plus éduqué, plus malin. Il s’est mis à lire avec une voix rauque, un peu étrange par rapport à sa dégaine. J’espère que vous êtes installés dans un fauteuil, assis une chaise, de préférence quelque chose de très inconfortable – histoire que ce que ce que je suis en train d’écrire résonne physiquement d’une manière ou d’une autre. On a d’abord pensé qu’il inventait totalement, qu’il n’aurait jamais pu écrire quelque chose comme ça, c’était un gentil. Silencieux. Timide. Pas le genre à dénigrer, attaquer. Non, rien de tout ça.

Ceci n’est pas vraiment une lettre. Une lettre, généralement, on l’adresse à quelqu’un. Disons simplement que je n’ai personne à qui l’adresse, personne en particulier; c’est plutôt un avis général. Je ne vous déteste pas, je ne me déteste pas non plus d’ailleurs. Je m’aime bien plus que n’importe lequel d’entre vous. Ce que je déteste, c’est cette idée que l’on doit toujours se jouer de quelqu’un d’autre pour arriver à quelque chose. Parce qu’on ne devrait pas. Au lieu de véritablement chercher à progresser en tant que personnes, en tant que nation, on s’obstine à former des débiles égoïstes et déconnectés, qui, comme la majorité d’entre eux qui sont passés avant, prendront un malin plaisir à continuer de profiter du système, des plus faibles et de je ne sais quoi d’autre, tout ça sur le compte de la difficulté de tout ce qu’ils ont dû traverser.

Peu importe où je me rends, j’entends baver dans la rue – c’est toujours un autre discours sur l’importance de l’égalité, de la fraternité. Respecte-moi frère, respecte-toi sœur. De façon assez intéressante, personne ne vient la ramener avec la liberté. À moins qu’on parle de religion, laïcité oblige. Mais la liberté elle, elle a bien foutu le camp depuis un bon moment. Et pareil pour les deux autres. Qu’on aille pas essayer de m’endormir avec de belles histoires de gens qui donnent aux charités, qui accueillent des migrants chez eux ou qui ne crachent pas sur les syriens dans le RER. Qu’est-ce qu’on s’en fout en France, hein? Si tu veux gagner du pognon, viens passer le balai devant le Panthéon, mais n’y mets pas les pieds; viens nettoyer les chiottes de la Sorbonne, ne compte pas y étudier. C’est un début. Lève toi tôt, ferme-là bien comme il faut. Et si tu es sage, on te prête une voiture pour faire joujou, tu roules tu roules et tu nous conduis, ça nous évite les ennuis.

J’ai décidé de faire ça comme ça. Pas pour jouer les martyrs, les représentants d’une cause. Simplement pour garder mon semblant de bon-vouloir, de prise sur ma propre vie. Au fil des années, on finit par se retrouver tellement ancré dans le système qu’il devient difficile d’y voir clair. Ça m’a pas pris comme ça ceci dit – juste ce qu’un mec bourré m’a craché au visage un soir qui m’a fait réfléchir. Vous vous rendez bien compte qu’ils tombent pas du ciel? Qu’ils sont comme vous et moi? Avec une histoire, des proches, tout? Toujours difficile à imaginer quand on en croise deux trois, beurrés comme des tartines devant le Monop’. Celui-là était prof, ouais, prof. Il a enseigné quelques années dans des établissements difficiles, et puis, comme beaucoup, il a craqué. On imagine pas la pression qu’ils se tapent. Évidemment, ils ont deux mois de vacances et quatre-vingt quinze pour cent d’entre eux ne sont rien d’autre que des ratés bien trop payés. Son histoire c’est celle d’un mec qu’a dû voir le monde empirer, les élèves happés par la débilité ambiante qu’on bouffe à la TV, qui ne savent plus lire ni parler correctement; un mec qu’a dû improviser quand ils sont venus lui casser les burnes – vous êtes un bon prof qu’ils lui avaient dit, mais ils avaient quand même sucré son salaire parce qu’il respectait pas assez le cadre d’enseignement républicain. Le jargon et les théories. Comme ça qu’on se retrouve à dormir aux Buttes Chaumont grâce à un connard de didacticien.

Le véritable problème français en un sens, c’est de penser un peu trop. Si quelque chose marche un tant soit peu, on va l’épuiser jusqu’à plus soif. La musculation, les végétariens, la barbe; tous ces trucs typiques qu’on croise dans la rue. C’était bien pensé, mais pensé à l’excès. Celui qui ne fait pas un des trois au moins – marginalisé. Tu bouffes du jambon sans faire de gainage? Dommage pour toi, ça m’intéresse pas les jambons. Mais en soi, c’est pas ça le problème. Le mec qui demande à sa nana de faire quatre cent cinquante squats par soir pour qu’elle ait le cul aussi rond qu’une énième gonzesse qui vend des clichés d’elle à moitié à poil en ligne – ça c’est un problème.

La véritable raison, c’est vous. Parce que même après que je sois parti, vous allez continuer à dépenser du temps et de l’argent dans des conneries qui finiront par vous rendre encore plus abrutis, suivant la marche pour aller on ne sait où. On ne vit plus que dans un gigantesque Ikea, on suit les flèches que quelqu’un de plus malin a dessiné au sol, on s’extasie devant trois merdes qui paraissent solides et pas trop chères sans véritablement chercher ou comprendre quoi que ce soit d’autre, et dans le meilleur des cas, on essaiera des les revendre en ligne pour gagner un peu de pognon parce qu’on est bien trop paresseux pour aller trouver un vrai travail. J’ai pas demandé ça moi, j’ai pas rêvé de ça. Et si je peux pas toucher un rêve, même du bout du doigt, est-ce que ça en vaut vraiment la peine? Et puis maintenant, au moins, si j’ai rien, au moins j’aurais ça.

Il a baissé la voix. C’était comme s’il avait donné un discours. On pouvait pas croire qu’il avait lu ça, que c’était noir sur blanc sur le papier. On a dû attendre deux jours de plus pour avoir une confirmation par Maria, elle avait été instit et avait vécu à Barcelone. Il avait rien inventé, même pas pris de liberté avec la traduction. Prendre des libertés, c’était devenu un luxe pour tout le monde. Nous, on aurait aimé être libres d’oublier, mais impossible. Parfois on espère qu’Alzheimer aidera pour ça, et pour le reste. Disons qu’il y a beaucoup trop de choses qu’on voudrait gommer, qui sont trop difficiles à garder en tête.

Jérôme ne dit rien non plus. Comme s’il était celui qui risquait l’encéphalogramme plat. Je plaisante en lui disant qu’il pourrait au moins râler, que je sache s’il est encore envie. Dans ma bouche, ce gout bizarre. Quelque chose que j’ai du mal à avaler, comme un gout très prononcé de café. Je déteste le café. Je préfère le vin, rouge de préférence. Mais difficile de s’en procurer dans un hôpital. Et puis tout le monde court partout, je finirais par gêner. Je finirais par gêner – une autobiographie.

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