Quand les aléas de la vie te tabassent si fort que tu finis par tout comprendre

« Et active toi, on n’a pas que ça a glander! »
C’était toujours la même rengaine avec les connards de ce genre. Les merdeux qui, malgré leur jeune âge, se sentent plus pisser parce qu’ils ont plus de grade que toi. Qu’est-ce que j’en avais à cirer moi, de ses clients? J’étais payé pour nettoyer le sol, les comptoirs et les devantures. On me rajoutait parfois du boulot, en contrepartie de quelques chèques resto balancés comme ça, avec dédain, et on me faisait ranger les rayons, remettre les merdes sur les cintres. Du facing qu’ils appelaient ça; mais qu’est-ce que j’en avais à cirer? Sur la dernière heure qu’il me restait à tirer, difficile de ne pas lambiner. Le merdeux me collait aux basques comme la misère sur le pauvre. Active toi Nolt, qu’il me gueulait. Alors je m’activais, du haut de mes un mètre quatre-vingt je me courbais comme le roseau à qui on aurait bien cassé les couilles, et je me pétais le dos pour que leur saloperie brille. J’en avais été réduit à ça, moi, comme beaucoup d’autres; à me péter le dos et le moral pour gagner trois rond que je foutrais en l’air dès que j’aurais foutu le nez dehors. C’était comme ça que c’était devenu, plus facile de trainer que d’espérer.

J’avais attendu patiemment après le premier gros contrat. On m’avait fait miroiter quelques trucs comme on attire un chat avec un sachet de pâtée. Nolt, qu’on m’avait dit, y a quelque chose avec vous, on vous lâchera pas. Le véritable problème aujourd’hui, c’est pas ce qu’on dit. Non. C’est qu’il faut bien comprendre que ce qu’on dit, ça vaut plus rien. Les premiers mois avait été presque idylliques; Nolt chez Konbini, Nolt sur France Inter, Nolt au salon du livre. Dur comme fer, on se pressait à me comparer à n’importe qui, à tout et n’importe quoi. Nolt c’est Céline, évidemment, ensuite, fallait expliquer qui était Céline. Et inlassablement, les mêmes connards venaient baver en demandant si moi aussi j’étais antisémite. Et puis c’était passé à autre chose. Ce mec copie Subutex. Rien de plus clair. On enchainait dans les cafés et les bars, le mot se passait. Nolt ne valait rien d’autre que ça, la copie, le plagiat. Invité sur France Culture pour parler de Jane Austen, encore elle, on m’avait demandé si ça me faisait chier. J’ai foutu la merde; vous savez qu’on accusait Bukowski d’avoir pompé Céline? Enfin pompé, je m’entends. Juste que la première phrase de Post Office, c’était texto celle de Voyage. Les grandes gueules virtuelles n’avaient pas tardé à réagir. J’étais un connard fini.

Certes. Mais un connard fini qui savait où il allait finir. C’est le truc dans ces moments-là. Les bouquins se vendaient bien. On se retournait pas sur mon passage, comme d’habitude. Le seul vrai changement, c’est qu’on me filait du blé pour faire ce pour quoi j’avais été conçu, et ça c’est sacrément le pied. Je souhaite du mal à personne, je souhaite rien pour personne d’ailleurs. Mais si par cas quelqu’un tombe sur ça, dites-lui bien de pas tout foutre en l’air. Remarquez, on contrôle pas toujours tout ce qui se passe autour de nous. Un mercredi matin, je sirotais mon double expresso comme à l’accoutumée, jusqu’à ce que Thierry se pointe. Thierry, c’était mon impresario. C’était pas un agent, non, un vrai impresario. Il m’était tombé dessus comme cette pluie fine juste après une belle journée, tu t’y attends pas, mais tu apprécies. Il s’était assis-là, tranquillement, et le type lui avait apporté un café dans la seconde. C’était un de ces mecs dont on savait qu’il aurait toujours ce type de classe. Faut qu’on parle, il avait balancé. T’as besoin d’un mec qui gère ta communauté. Ma communauté? Ta communauté virtuelle. Qu’est-ce t’es en train de me raconter? Nick, aujourd’hui tout se passe dans le feutré, sur les réseaux; c’est ça la clé. Mais qu’est-ce que j’en ai à cirer moi? Justement.

Tout était parti de là. Ma communauté. J’avais essayé de négocier, prétextant un intérêt grandissant. Que j’allais m’en occuper moi-même, de ma communauté. Que c’était mieux comme ça. Plus personnel, tout ça. Après deux jours, l’idée de devoir me prostituer virtuellement pour avoir un « like » me donnait envie de vomir. Dès que je me connectais, on me rappelait que je pouvais inviter mes amis à aimer ce que je publiais. Qu’est-ce que j’en avais à cirer? Les trois quarts de ces « amis » ne seraient même pas foutus de me dire bonjour s’ils venaient à me croiser dans la rue, alors prêter attention à ce que je raconte sur une page web. Tout ça m’a très vite paru éreintant, pour ne pas dire déprimant, et en un message, Thierry me fixait un rendez-vous avec le mec qu’il avait dégoté. Un jeune, apparemment fiable, pas cher, qu’il avait précisé. Du moment qu’il était capable de prendre soin de ma communauté sans trop l’abimer, et sans trop me faire passer pour un crétin, ça me semblait pas mal. Quand il est finalement arrivé, avec vingt minutes de retard, j’ai eu l’impression de tomber de dix étages. Non pas parce qu’il passait le plus clair de son temps à tousser à cause d’un trop plein évident de tabac, mais parce qu’il représentait visiblement cette nouvelle génération que j’ai encore du mal décrypter. Putain c’est toi Nick Nolt, avait-il balancé entre deux quintes, incroyable de te voir là. Ça te dérange si on fait un selfie? Sans me laisser le temps de répondre, il était déjà en train de foutre une photo de ma tronche en ligne. Je complète ma story, m’expliqua-t’il. Qu’est-ce que c’est que ces conneries? La story? C’est ce truc que tu prends, en gros, ça montre ton actualité du moment et ça disparait au bout d’un moment. Super. Et donc, il avait enchainé, t’as besoin d’un CM? Un CM? Ouais tu sais, un community manager.

Ça avait duré une heure. Une heure durant laquelle j’avais eu envie de le gifler tout autant qu’il avait du s’énerver à m’expliquer chacun des termes de sa métalangue. Je me rappelai m’être foutu de la tronche d’une vieille estonienne soûle qui racontait à qui voulait l’entendre que les jeunes ne communiquaient plus, ne lisaient plus, et qu’ils étaient en train de devenir passablement cons. Ses cheveux lui donnaient l’air d’avoir au moins cent dix ans. Pourtant elle ne semblait plus si vieille. J’avais dit OK à Kévin, sous-entendu, ferme-là et contente toi de faire ce qu’il faut. Deuxième erreur; ne jamais faire confiance à un type qui s’appelle Kévin. Ni à ceux qui ont eu l’idée de l’appeler Kévin. Au bout de quelques jours, une fois que le livre avait fait des chiffres intéressants niveau vente, le nom de Nolt commençait à tourner. 10/18 s’était apparemment montré intéressé, mais ça je l’ai su qu’après. Le #Nolt était apparemment devenu populaire, et Kévin avait lancé le truc de se prendre en photo avec le bouquin dans des endroits à la con. On m’avait montré les photos de quelques types, posant avec le bouquin dans un endroit paumé de La Rochelle, dans des chiottes au Québec, ou avenue Secrétan. Celui-là remportait la palme. Enfin bref. Je trouvais ça marrant, et le jeune me paraissait faire du bon boulot.

Fin du mois d’Octobre, le tout avait commencé à se tasser, et j’envisageai de me remettre à bosser. Jusqu’à ce matin-là. Il n’était pas encore dix heures que ça avait déjà pris une ampleur incroyable, coup sur coup je recevais des textos tout aussi haineux qu’incompréhensible. Tu n’es qu’un enfoiré. Ça se voyait déjà que t’étais un connard, mais pas à ce niveau. Va te faire voir, Nolt. J’étais bien conscient de ne jamais faire un bonne première impression, et je pouvais être un casse-burnes consistent dans mes bons jours, mais jamais n’avais-je attiré autant de foudres, d’autant de monde, et en même temps. Thierry me distilla l’un de ces classiques, consulte tes emails.  Assis devant l’écran, c’est là que je me pris les nouvelles en pleine courge. L’artiste Nick Nolt taxé de misogyne. Quoi? Je cliquai sur le lien qu’il m’avait envoyé et passai l’article en revue en quelques secondes. Aujourd’hui, les titres d’articles n’ont plus qu’une valeur qui se veut récupératrice de buzz; qu’est-ce que ça veut dire? Qu’ils ne sont plus là pour informer, mais pour attirer le client et son double clic. Ça aussi, ça faisait partie des révolutions internet.

C’était clair comme de l’eau de roche. Pour eux comme pour moi. Il avait totalement pété les plombs, et je passai pour le connard de service. Kevin m’avait ouvert un compte instagram, où il prenait soin de prendre les photos les plus ridicules possible. Un abricot posé sur une table noire. Un chat près d’un journal sur un banc. La devanture d’une boucherie. N’importe quoi pouvait fonctionner d’après lui, du moment que les bons hashtags étaient employés. En quelques semaines, il avait réussi à attirer plusieurs centaines de personnes, qui pensaient toutes suivre mes propres faits et gestes. Et puis un jour, visiblement, une de ses ex-conquêtes avait décidé de s’abonner à ma page. C’était surement là que Kévin avait dû péter les plombs. Elle avait fait le choix de commenter une photo, louant mon physique incomparable et mon talent d’écrivain, ce qui avait probablement déclenché un accès de colère ou de jalousie, et s’était empressé de répondre en mon nom. De répondre et de répandre deux ou trois vannes assez indigestes. Personnellement, si mon honneur et ma réputation n’avaient pas été en jeu, j’aurais pu trouver ça amusant. Mais je riais jaune.

Il n’a pas fallu deux jours pour que l’information soit relayé par tous les nids de merde qu’on appelle encore des journaux. C’était presque comme l’affaire Fillon. Rends l’argent qu’on me gueulait, comme si j’allais rembourser les bonhommes qui avaient payé sept euros et des merdes pour lire mon bouquin; sept euros sur lesquels je ne touchais d’ailleurs que deux soixante quinze. Thierry me balança un jour qu’il fallait que l’on annule nos deux prochains rendez-vous, ce qui était ironique étant donné que nous ne convenions jamais d’un rendez-vous et qu’il contentait de se pointer à l’improviste, peu importe où j’étais. Je sentais le sol se dérober sous mes pieds, mais la merde elle restait inlassablement bien collée sous ma chaussure. J’avais beau eu m’époumoner, danser la gigue à gauche et droite pour qu’on finisse par comprendre que je n’étais pas derrière ces commentaires, ça en était fait de ma réputation et on fit même fermer mon compte instagram. Un jour, vers quinze heures, on sonna à la porte. On venait me remettre en main une pétition signée par une bonne centaine de nanas, toutes membres d’un comité de soutien féministe. La pétition en question n’était rien de plus qu’un bout de papier sur lequel trois mots de colère, dont un mal orthographié, avaient été écrit. Rien n’était en jeu, si ce n’est peut-être, que les emmerdes n’allaient pas me lâcher de si tôt. Après ça, impossible de sortir quoi que ce soit. Pour cent pour cent de la population, j’étais redevenu invisible, muet, inutile. Enfin invisible et muet, jusqu’à maintenant, ce moment où je sors de ce boulot miteux que j’ai fini par trouvé après quinze entretiens et on se retrouve face à face comme deux clébards dans une allée. Tu me tombes dessus comme ça par hasard, et tu me demande ce que je fous là, assis à regarder le ciel comme si j’attendais le RER pour aller sur la lune. C’est exactement ce que je faisais.

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