Out of step

On t’avait pas dit que ça se passerait comme ça. En fait, à bien y réfléchir, on t’avait carrément dit le contraire. Franchement, si t’avais su,hein? Mais bon, quand on est gosse, qu’on pige pas grand-chose, on se laisse facilement avoir. Puis après, quand on est lancé, difficile de s’arrêter en route – enfin en tout cas pour ceux qu’aiment bien aller aux bouts de leurs idées. Moi personnellement, on m’avait dit, tiens toi bien, sois sérieux. Tu verras, qu’ils disaient, tu verras comme ça paye. Seulement j’avais pas encore intégré l’ironie. Parce que ouais, en fait, bien se tenir, être sérieux; tout ça, c’est du flan, ça paie pas.

Il y en avait que trois sélectionnés pour intégrer le truc. Donc forcément tu te dis, trois personnes, ça m’ouvre quand même pas mal de chances. Enfin ça, c’est si tu es du genre optimiste. Pour l’exemple, on va dire que tu es du genre optimiste, mais par acquis de conscience, je vais quand même t’expliquer ce qui se passe quand t’es plutôt du genre pessimiste, ou réaliste, c’est à peu près la même chose. Si ton truc c’est broyer du noir, dans ce genre de cas de figure tu vas forcément penser que les deux autres gus assis à côté de toi vont très logiquement faire mieux que toi. Que tu vas t’emmêler les saucisses, bafouiller comme un crétin, voire même tremper ta chemise de bas en haut. Admettons. Dans les cas les plus poussés, le pessimiste peut carrément foutre le camp avant d’avoir essayer. Hein? Ouais, c’est un peu bête. Mais bon, le réaliste est parfois un peu trop réaliste.

Sur ces trois personnes, c’est toi qui entre en dernier dans la salle. Tout le monde est passé avant toi, mais tu vois ça comme une chance – un moyen de finir en beauté, en apothéose même. Il parait que c’est un mot sensuel, apothéose. Peut-être un sous-texte sexuel. Attendez, qu’est-ce que j’ai dit là? On t’interroge, sur toi, ta vie, tes motivations, l’étendue de tes problèmes psychologiques, l’endroit où vivent tes grand-parents, la date d’anniversaire de la mort de ton troisième chien. Tout ça, c’est pas pour rien. Pas du pur hasard. Le but, c’est de déterminer lequel d’entre vous trois est le plus stable. Stable, tu comprends? Stable comme dans – celui sur qui on pourra compter en cas de pépin, celui sur qui on mise toujours pour tout réussir, celui qui sert du café sans qu’on le demande, qui ne fait pas chier, qui ne parle que quand on lui demande, et qui raconte des histoires marrantes s’il le faut. Que tu sois doué pour le violoncelle, en soi, concrètement, on s’en balance. Mais alors complet. Non, on recherche avant tout quelqu’un de stable, de pertinent. Pertinent, tu comprends? Pertinent comme dans – celui qui va réussir à s’intégrer et reproduire le même schéma de travail ou de pensée, celui qui va très facilement ramener son travail et celui du voisin à faire à la maison, celui qui sait encaisser sans se plaindre.

Si tu remets habilement le col de ta chemise en place, ils ont déjà compris que tu faisais attention à ton apparence. À ce que tu dois dire, au moment précis ou tu dois sourire, sortir une vanne légère, mignonne, rien d’abusif. Tout ça passe dans un moment flottant, et très vite, tout le monde dans la pièce sait que t’es cuit. T’es déjà pas en bonne posture, mais tu t’en fous t’es optimiste. C’est juste que là, ça ressemble plus à une levrette qu’à une fellation. Mais pendant encore vingt minutes tout le monde va participer. On te pose tout un tas d’autres questions jusqu’au moment fatidique où on te demande de parler de toi, d’en dire plus. Comment en dire plus si t’as déjà répondu à toutes ces questions-là? Toujours pas le moment de caler ta passion pour le violoncelle, ton histoire de vol de brosse à dent lors de la sortie ski organisée en CP. Tout ça, tu ne devrais même pas le garder pour toi. Dehors, à la poubelle, corbeille, clic droit, vider la corbeille.

Tu retrouves deux autres zouaves accoudés au bar à deux rues plus loin. Tu ne les connais ni d’Eve ni d’Adam. Pourtant, on dirait qu’il y a comme une sorte de complicité. Eux non plus n’ont pas tout compris. Disons que ça doit être un style récurrent dans ce genre d’endroits et à ces heures-là. Le rendez-vous des glandus. Non pas qu’on puisse t’associer, ni toi ni moi, à des glandus. Enfin, moi je n’oserais pas. Ils parlent foot, toi tu t’en contrefous, mais comme tu es optimiste, tu restes assis là et tu écoutes. Tu souris et tu hoches la tête une fois, deux fois, trois fois. Ils n’y voient que du feu. Tu es un optimiste convaincant. Au moins pour une partie de la population. Dans le verre la mousse tourne, bulle, floppe, c’est pas un verbe mais tu trouves le son joli. Alors tu te dis pourquoi pas? Pourquoi pas? Après tout. On glorifie des débiles à longueur de temps. À croire qu’il faut passer un test de QI en sens inverse pour entrer dans une certaine élite. Tu repenses à une nana en particulier. Bien sûr tu ne l’as jamais connue personnellement. Jamais entendue parler de vive voix. Tu l’as vue à la TV, sur FB, sur Insta, des endroits improbables, fake news et compagnie. Elle parlait de cheveux et de shampoing, et puis plus tard elle sort un bouquin. Toi, t’as les cheveux gras et les seuls manuscrits qui te viennent à l’esprit sont les centaines de listes de courses qui sont passées dans la poche arrière de ton jean. Au fond, y a peut-être une logique sur laquelle t’as pas encore mis le doigt.

On te rappelle deux jours après. C’est le résultat. Optimiste comme toujours, tu écoutes les voix bienveillantes qui murmurent dans ton oreille – on croise les doigts, ça va le faire, mais si arrête. Celle-là n’est pas si bienveillante que ça. D’ailleurs ça grésille sec; un peu plus de friture sur ta ligne cosmique, c’est le karma qui t’appelle, parait que tu lui dois du blé? On te fait clairement comprendre que, même si ton profil est intéressant, le genre sérieux et costaud, les épaules pour aller droit vers l’avant en hauteur jusqu’au sommet, t’es quand même pas le bon choix. Après, c’est pas contre toi, c’est juste que c’est fait comme ça. C’est la loi de la sélection, il n’en restera qu’un. Tu t’attends à voir Christophe Lambert entrer avec une épée, au lieu de ça tu clignes des yeux six fois par seconde en attendant la 5, l’odeur de Claude qui veut te fourguer ses couteaux suisse ramassés dans les poubelles de Berlin Ouest te pique les yeux jusqu’à t’en faire pleurer.

Pas grave. Faut digérer. Un de perdu dix de retrouvé. La prochaine, c’est la bonne. On te sort tout ce qu’on peut, tout ce qu’on trouve encore à te sortir. Faut quand même avouer qu’au bout d’un moment ça devient flippant. Tu es le seul qui écoute encore Sum 41 sans se dire que les années collèges étaient à des années lumière. Pourtant, t’as bien l’impression que ça peut encore marcher – les potes que tu vois tous les trimestres portent toujours des Stan Smith, tu peux mettre un hoodie sans passer pour un faux jeune, tu reconnais encore quelques chansons qui passent à la radio – la plupart sorties dix ou quinze auparavant. Tu dois juste faire attention de pas trop en dire sur ta consommation de porno, t’as plus quatorze ans. T’as rangé ta trottinette, coupé tes cheveux. Un homme respectable. Mais. Toujours un mais. Ou deux, ou trois, d’ailleurs. Tout ça on te l’avait pas vraiment dit. Ni même qu’au bout d’un moment, on perd patience. D’ailleurs toi-même tu perds patience. T’es un optimiste aux chaussures trop grandes – à force de marcher t’as des ampoules partout et t’as des chaussettes trouées.
Les chaussettes trouées, le mal absolu.

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