Oculus

Le geôlier tapota nonchalamment sur les touches. Quatre. Cinq. Huit. Sept. Tous les codes d’accès de ce niveau avaient été changés pour celui-ci; uniformisation des procédés pour plus de sécurité. La porte se déverrouilla sur un long grésillement, et révéla un autre couloir tout en longueur. Ils avancèrent en trottinant, suivant le geôlier qui, visiblement, avait déjà emprunté ce chemin des centaines de fois. Même s’ils le voulaient, ils n’auraient jamais réussi à s’échapper. Tout le monde connaissait la Tour, beaucoup savaient qu’il était quasi-impossible d’y entrer sans laisser-passer, personne n’avait réussi à en sortir sans y être autorisé. Après les évènements des dix dernières années, la sécurité était devenue le souci primordial des gouvernements comme de la population; aussi, lorsque la Neuvième République fut instaurée, on déclara tous les édifices et bâtiments dédiés au service publique comme ZP1 – la plus haute distinction en termes de protection militaire. On rénova ensuite tour à tour chacune des prisons du continent, et la Tour fut construite quelques mois plus tard, comme le symbole d’une nouvelle ère.

Ils prirent à gauche au bout du couloir et entrèrent dans une pièce beaucoup plus grande. Sur la longueur de la salle se répartissaient sept cellules capitonnées, les traditionnels barreaux auxquels beaucoup s’attendaient avaient été remplacés eux aussi, modernisés comme tout le reste, par un alliage transparent ressemblant au plexiglas.  Quatre. Cinq. Huit. Sept. Les portes des cellules inoccupées s’ouvrirent d’un seul coup, laissant la voie libre aux nouveaux arrivants. Le geôlier passa derrière chacun des hommes aux mains attachées, et les poussa d’un coup de coude dans les reins. Les portes se refermèrent ensuite, et le geôlier disparut ne laissant rien derrière lui.
– Alors les nouveaux, pourquoi on est là? lança une voix.
Personne ne répondit. Leo, encore au sol, tendit l’oreille.
– Ça viendra, reprit la voix, ça viendra. Deux trois heures dans ces cubes et z’aurez retrouvé vot’ voix!
La voix se mit à rire, un rire gras, et peut-être, jaune.
Leo se remit sur ses pieds et inspecta les quelques quatre mètres carrés : pas de lit, pas de toilettes, pas de robinet. Dans le coin gauche, faisant le lien entre le sol et les carreaux dessinés par les capitons, était une sorte d’évacuation que Leo considéra immédiatement comme solution au manque de toilettes. De part et autre, rien que des carreaux d’un blanc immaculé.

– Alors les nouveaux, toujours pas envie de causer?
La voix rauque fit sursauter Leo qui, installé du mieux qu’il pouvait, commençait à somnoler. Qui aurait pu dire combien de temps il avait déjà passé là-dedans? Une heure? Dix heures?
– Frappé l’patron, rétorqua finalement une autre voix, plus jeune.
– Tu t’fous d’moi? fit la première.
– Parole, répondit l’autre.
– Merde, ça c’est du lourd! s’exclama la première.
Puis, pendant un moment, plus rien. Etait-il possible que les autres prisonniers aient trouvé un moyen de s’occuper? De quoi passer le temps? Une façon de s’installer? Savaient-ils tous ce qu’ils faisaient là?
– Moi, je crois que c’est une erreur, lança finalement Leo, hésitant.
Plusieurs voix éclatèrent de rire en même temps, comme si certains prisonniers étaient en colocation.
– Une erreur? Tu crois vraiment que ce système fait des erreurs?! fit la première voix.
– Si t’es là mon p’tit gars, c’est pas une erreur! déclara une autre.
– Rien à cacher ici mon chou, lança une voix plus féminine.
– Ouaip, écoute donc la dame, rien à cacher, reprit une autre.

Tout était allé relativement vite, comme à chaque fois lorsque l’on ne s’attend pas à quelque chose. Et pourtant, rien ne s’était passé comme dans les films. Personne n’avait tambouriné à la porte en hurlant « POLICE, OUVREZ! ». On n’avait pas entendu de sirènes sur des kilomètres, il n’y avait eu aucune course poursuite. Leo n’était pas armé, ni même dangereux. Il ne savait pas même pas aiguiser un couteau. Non; tout était allé relativement vite. À neuf heures quarante sept, Leo sortit de la douche et fit chauffer son café. Sur la table, de nombreux reliquats – papiers, lettres, poèmes et manuscrits de l’ancien temps – tout ça l’attendait, comme chaque jour. Il n’était plus très loin de retrouver la trace de son ancêtre, celui dont on taisait le nom depuis des années à chaque repas de famille. Celui dont on ne pouvait pas parler, de peur que ses actions entrainent de nouvelles conséquences pour sa famille, même des décennies plus tard. Le café à la main, Leo contourna de vieux livres ouverts et disposés sur le sol de façon géométrique, avant de s’asseoir. Dans l’aquarium, le poisson chat baptisé Ernest frétillait comme pour se faire remarquer.  À neuf heures cinquante trois, on frappa à la porte par deux fois seulement. Leo se leva et ouvrit. En face de lui, deux agents de patrouille mobile se tenait avec un papier à la main.
– Leonard Flat, vous allez venir avec nous, déclara l’un.
– Quoi? Moi? Mais pourquoi? bégaya Leo.
– Obtempérez, déclara l’autre, laissant apparaître un canon suffisamment large pour percer couches de peau, nerfs, muscles et os.

Plus tard, on fit entre sept nouvelles personnes dans la salle. Chaque prisonnier regardait avidement ce qui était en train de se passer, en ne comprenant pas comment sept nouvelles personnes, habillées pour l’occasion, allaient pouvoir être enfermées ici. Chacune se plaça devant une cellule, si bien qu’un jeune homme, d’environ trente ans, se tenait face à Leo, l’air fermé. Un long bip retentit, et soudain chaque prisonnier fut brusquement envoyé vers le fond de la cellule, certains emportés par le mouvement se heurtèrent au mur dans un bruit étouffé. Aucun des sept ne vit la personne qui leur avait été assignée entrer dans la cellule. Leo se releva tant bien que mal, et s’immobilisa lorsqu’il comprit que l’homme était lui aussi dans la cellule. L’homme se retourna, tapa par deux fois du bout de l’index sur un des carreaux, et fouilla dans sa poche. Il en sortit un papier, plié en quatre, qu’il déplia soigneusement, et qu’il déposa devant lui.
– Voilà votre déposition, monsieur Flat, fit-il.
Interloqué, Leo s’avanca et saisit le papier qu’il parcourut en quelques secondes. Il tenait dans sa main la version écrite de tout ce qu’il avait pu dire dès neuf heures cinquante trois, ce matin là. « Quoi? Moi? Mais pourquoi? », « Oui c’est bon, je viens, j’aimerais juste comprendre », « non mais vous surchauffez pas un peu du citron? ».
– J’ai peur de ne pas comprendre, déclara enfin Leo.
– C’est votre déposition, répondit l’homme.
– Oui, ça je le vois bien. Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse? Et vous êtes qui d’abord?
– Je suis votre avocat.
– Mon avocat.
– Tout à fait. Et votre déposition vous servira pour votre entretien avec le juge.
– Mon entretien avec le juge.
– Tout à fait.
Rien sur son visage ne laissait penser à une blague, une vaste fumisterie. Même une de ces vieilles caméra-cachées dont on était si friands il y a des décennies. Rien. L’homme se tenait là, statique. Un robot parmi d’autres.
– Pardonnez-moi mais, un entretien à quel sujet? Et de quoi est-ce qu’on m’accuse au juste?
– Un entretien concernant votre peine.
– MA PEINE?
– Tout à fait.
– MAIS BON SANG QU’EST-CE QU’ON ME REPROCHE?
– Dissension.

Abasourdi, Leo tenta tant bien que mal de se concentrer sur la voix de l’homme, expliquant brièvement ce qu’il entendait par « dissension ». De nos jours, avait-il dit, de nombreux tests de renseignements sont menés – vos employeurs, vos collègues, amis, famille; tous doivent répondre à une série de questions sur vous. Si les réponses à ces questions alarment les autorités, elles prennent des mesures. Quelles mesures? Elles commencent d’abord par vous faire surveiller : vos faits et gestes lorsque vous êtes hors contexte social – travail, repas de famille, et bien d’autres – déterminent à environ quatre-vingt seize pour cent qui vous êtes réellement. Si les autorités estiment qu’il y a lieu de s’inquiéter suite à la surveillance, de nouvelles mesures sont prises. C’est généralement là que l’on se retrouve à faire partie intégrante de la Tour, déclara-t’il. Et c’est aussi à ce moment-là que l’on nous envoie, ajouta-t’il, l’air fermé laissant place à un moment de gaieté.
– Qu’on vous envoie? répéta Leo. Et on vous envoie faire quoi exactement?
– Vous prévenir. Vous conseiller. Aider à vous défendre.
– Et comment allez-vous m’aider?
– Je vous ai remis votre déposition.
– C’est mon aide?
– Elle vous permettra de reprendre ce que vous avez dit dès le début, d’être au point sur votre histoire.
– C’est mon aide?
– Tout à fait.
Leo fixait l’homme, ne sachant pas s’il devait tenter quoi que ce soit. Si l’on avait déjà pensé à l’enfermer sur de simples suppositions, qu’en serait-il s’il s’en prenait à son avocat. Son avocat, voilà un terme dont il aurait pu s’amuser si la situation n’avait pas été ce qu’elle est. On avait beaucoup parlé et écrit au sujet des changements dans les procédures judiciaires : étudiants, professeurs, avocats et autres magistrats s’étaient mobilisés en masse pour lutter contre ces changements. Mais les forces de l’ordre, dont les rangs avaient été gonflés, et tous les moyens déployés, avaient anéanti toute forme de rébellion. Manifestants transformés en moutons, voilà ce que scandaient les derniers insoumis, tandis qu’on les faisait enfermer.

– Asseyez-vous, dit le juge.
Un mobile grésilla jusqu’au fauteuil en cuir d’un autre temps qu’il tira pour que Leo puisse s’y asseoir. Leo regardait autour de lui, intrigué par les livres et vieilles photographies d’orateurs, de générations passées dont on n’avait plus rien à apprendre et qui nous avaient très certainement conduites à notre perte.
– Dossier deux cent mille, cent trente sept : Leonard Flat, annonça le juge.
– C’est moi, fit Leo.
Le juge lui lança un regard réprobateur qui le fit immédiatement rougir.
– Monsieur Flat, après concertation, la République estime votre peine à un an d’enfermement et de reconditionnement.
– Un an d’enfermement? Mais je suis innocent !
– Les charges dans votre dossier certifient que non.
– MAIS QUELLES CHARGES?
– Allons, baissez d’un ton ou je vous faire emmener, déclara le juge.
– Quelles charges? reprit Leo dans un souffle.
Le juge tira une feuille du dossier comme s’il tirait une carte d’un jeu dans le plus grand des hasards.
– Je cite votre ami, Monsieur Nicholas Nolt, célibataire et sans enfant, demeurant trente sept allées des Primevères : « Leo dévore les vieux ouvrages historiques, surtout ceux qui parlent des guerres mondiales. » Plus loin : « Il n’écoute pas le EmTac. Sur son appareil, c’est que de la musique d’un vieux mouvement, le Punk qu’il appelle ça. »
– Et?! fit Leo.
– Ces éléments et bien d’autres, entrés dans nos algorithmes, attestent de votre incapacité à intégrer et à prendre part à la vie en société. Ceux qui ne prennent pas part finissent par devenir un danger, c’est un fait.
– Non mais vous surchauffez pas un peu du citron, non?
– Monsieur Flat, c’est la dernière fois que je vous rappelle à l’ordre. Cet entretien est une chance pour vous de montrer que vous ne méritez pas une peine aussi longue. Ne faites pas en sorte de la rallonger.

Tant bien que mal, Leo essaya de raisonner avec le juge. Le juge, comme il avait été coutume de l’apprendre à l’école puis plus tard, était le symbole du représentant de la justice. La justice, c’était bien sur ce point qu’il fallait appuyer. Comment, et surtout pourquoi, pouvait-on enfermer quelqu’un qui n’écoutait pas le EmTac? Les journalistes du EmTac n’étaient plus de vrais journalistes, ils ne servaient plus qu’à la propagande et au mensonge. Lorsque ces deux mots quittèrent la bouche de Leo, tout se transforma. Le juge tira ce qui semblait être une vielle tablette poussiéreuse et tapa quelque chose pendant un moment. Quelques instants après qu’il ait eu fini, deux mobiles entrèrent, une arme à la main. Le juge fit un signe de tête, avant de lancer :
– Je viens moi-même d’ajouter à votre dossier que votre tenue et votre discours ne sont pas conformes au règlement des comportements en société comme dicté par le ministère. J’y ajoute une violation du droit de réponse, ainsi que de la hiérarchie. Un outrage à agent public, et le décèlement d’un potentiel caractère terroriste. Je vous souhaite une excellente dernière journée, Monsieur Flat.
Les mobiles entrainèrent Leo hors de la pièce, ses genoux rappant le sol jusqu’à saigner.

À l’usine le EmTac servait de papier peint sonore. On n’entendait ni ne prêtait guère attention à ce qui se disait. On passait les pièces, tournait, suait, et continuait la production. Coûte que coûte. À son poste, l’ouvrier quatre mille cinq cent quatre vingt sept, Leonard Flat, célibataire et sans enfant, avait un rendement plus que correct. Les algorithmes calculaient vingt-trois pour cent de chance d’une augmentation salariale minorée, si l’ouvrier ne contractait aucune maladie incurable au cours des prochaines semaines.

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